La facilité du déni

Les élus conservateurs applaudissent le ministre des Finances, Jim Flaherty.
Photo: Agence Reuters Les élus conservateurs applaudissent le ministre des Finances, Jim Flaherty.

En septembre 2008, la planète entière commençait à trembler devant le choc économique qui se préparait. Le premier ministre Stephen Harper, lui, faisait campagne pour se faire réélire en niant que le Canada puisse être touché et soit forcé d'afficher un déficit. Un an et demi plus tard, son gouvernement traîne le plus gros déficit de l'histoire, mais nage toujours dans le déni. Cette fois, c'est une partie de la réalité de l'austérité budgétaire qui semble lui échapper.

Rien n'oblige le gouvernement à rétablir l'équilibre budgétaire à la vitesse grand V. Il pourrait choisir d'avancer à pas mesurés afin de continuer à soutenir la création d'emplois. Pareille approche se traduirait normalement par des compressions minimales et des sacrifices limités, mais aussi par une dette plus importante. Tout est affaire de choix.

Dans le budget présenté hier, les conservateurs prétendent avoir fait le choix inverse. Le ministre des Finances, Jim Flaherty, a été clair en conférence de presse. Le gouvernement Harper veut éliminer le déficit d'ici cinq ans ou aussi vite que possible étant donné les circonstances. Mais les solutions qu'il préconise laissent sceptiques. Tout semble trop facile.

On savait qu'à court terme, il serait aisé pour le gouvernement de faire bonne figure. La fin du premier volet du plan de relance suffira à réduire le déficit pour le ramener à 49,2 milliards en 2010-11. (C'est quand même environ quatre milliards de plus que ce que le gouvernement prédisait en septembre dernier.) Le manque à gagner continuera de diminuer l'année suivante puisque le plan de relance prendra fin. En 2011-12, cela se traduira par 15,7 milliards d'économies pour le gouvernement.

Ottawa promet de ne pas s'en tenir à cela. Il prédit pour cette année-là une baisse totale du déficit de 21,6 milliards. Pour y parvenir, il mise sur des économies réalisées ici et là au sein de la bureaucratie et sur le fruit de la reprise économique. D'où le soupçon de scepticisme.

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Depuis quelques années, le gouvernement répète qu'il examine ses opérations et ses dépenses afin de réaliser des économies d'un milliard par année. Il n'atteint pratiquement jamais son objectif. Encore l'an dernier, les fonctionnaires n'ont déniché que 200 à 300 millions d'économies annuelles pour les cinq prochaines années. Malgré cela, les conservateurs comptent maintenant sur la réduction des «coûts administratifs de l'appareil gouvernemental» pour faire des économies supplémentaires oscillant entre un et deux milliards par année.

À leur décharge, ils se sont donné davantage de moyens pour y parvenir, gelant dès l'an prochain les budgets de fonctionnement des ministères, la taille de leur masse salariale et le budget de l'aide au développement. La croissance de celui de la Défense sera pour sa part fortement ralentie. Malgré le sérieux de ces décisions et un contrôle de la croissance de l'ensemble de ses dépenses, Ottawa n'arrivera à économiser de cette manière qu'environ 5 milliards en 2014-15 et 17,5 milliards sur cinq ans.

Pour effacer le reste de l'ardoise, les conservateurs comptent sur les effets de la croissance, tant pour générer des revenus que pour réduire certaines dépenses, mais leur espoir en matière de revenus est fortement teinté d'optimisme. Ils calculent que leurs revenus croîtront de 8,1 % en 2010-11, de 7,6 % l'année prochaine et de 7 % l'année suivante.

Il suffirait que les économies prévues et les revenus espérés ne soient pas au rendez-vous pour que tout déraille. Le gouvernement ne s'est donné aucun coussin pour encaisser le moindre petit coup, comme une hausse inattendue des transferts aux personnes âgées. Pour se prémunir le moindrement contre les imprévus, il aurait fallu prendre quelques décisions difficiles, comme remettre en question certains allégements fiscaux qui entreront en vigueur au cours des prochaines années.

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Toutefois, pour cela, il faudrait qu'ils ne soient pas minoritaires ni... conservateurs. Une hausse de taxe semble contre nature pour eux et, parce qu'ils n'osent pas le faire visière levée, ils ont malheureusement pris, avec ce budget, un détour contre-productif en taxant l'emploi plutôt que les revenus.

Alors que la relance a le défaut de se faire sans reprise de l'emploi, la seule véritable hausse de taxe inscrite dans ce budget est la fin du gel des cotisations à l'assurance-emploi à la fin de l'année 2010. Comme la caisse sort de cette crise avec un déficit, les cotisations, qui sont une taxe sur la masse salariale, augmenteront annuellement d'au moins 15 ¢ par tranche de 100 $ gagnés. Grâce à cela, le programme d'assurance-emploi générera un surplus annuel dès l'an prochain, mais il lui faudra quelques années pour effacer l'encre rouge accumulée depuis deux ans. Ce n'est qu'après cela qu'il pourra conserver les surplus que le gouvernement s'arrogeait sous les libéraux.

Les conservateurs ont le mérite d'avoir renoncé à cette tactique chère à Paul Martin. Mais en attendant que la caisse vole de ses propres ailes, ils ont pu comptabiliser les revenus et les dépenses du programme d'assurance-emploi dans leur budget d'hier. Et quand on y regarde de plus près, on constate que, sans les surplus annuels de ce programme, le déficit général serait plus important que prévu.

Ça semblait effectivement trop facile.

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4 commentaires
  • Serge Manzhos - Inscrit 5 mars 2010 01 h 50

    "un détour contre-productif en taxant l'emploi plutôt que les revenus"?

    vous l'avez tirée d'ou cette phrase-la? ou elle était prête avant même que le budget soit présenté? Il n'y a rien la-dedans qui la mérite. Et qu'est-ce que ce cliche veut-il dire de toute façon? "Taxer l'emploi" pourrait être un euphémisme pour "taxer le revenu et les moyens de production", e.g. par le bias de la taxe sur le capital ou les droits de douane sur la machinerie contre "taxer la consommation". Les 2 types de taxe nocifs sont appelés a décroitre. Alors pourquoi écrire "un détour contre-productif en taxant l'emploi plutôt que les revenus"? Votre opinion (et p-e une grosse partie de l'article) était faite bien avant le budget.

  • michel lebel - Inscrit 5 mars 2010 09 h 53

    Heureusement autres choses!

    Quel pensum(non obligé) de lire et d'entendre ces propos sur le budget, alors qu'à peu près tout le monde s'entend pour dire que c'est un budget insipide. Heureusement que le pré-printemps est magnifique, que les Canadiens ont vaincu les Américains au hockey et que l'historiette du niqab est arrivée. Sans oublier les urgences qui débordent depuis trente ans!

  • Marie-Claude Bélanger - Inscrite 5 mars 2010 10 h 14

    @ M. Manzhos

    Pas du tout: une taxe uniforme de 0,15% n'a pas le même impact pour quelqu'un qui gagne 17 000$ par an que pour quelqu'un qui en gagne 200 000$. Avec l'impôt progressif, par compte, on peut réduire ce genre d'inégalité.

  • Dauphin_fou - Abonné 6 mars 2010 08 h 56

    @ M. Manzhos

    M., je vous croirais peut-être si votre commentaire était écrit à l'heure où je me lève, mais vous l'avez écrit à 1h30m du matin. Mais qui donc peut vouloir écrire un tel commentaire dès la parution des journaux sur le Web?

    De plus, par la nature de votre commentaire, il est difficile de penser que vous affichez une opinion objective, à savoir celle d'un simple contribuable. J'utiliserai donc ici le terme relationniste pour qualifier votre intervention.