Femmes dans un monde d'hommes

La femme derrière The Hurt Locker, Kathryn Bigelow, entourée de son équipe masculine, Mark Boal, Greg Shapiro et Nicholas Chartier, lors de la remise des prix BAFTA le 21 février dernier. Mme Bigelow a notamment remporté le prix de la meilleure réalisation. Elle est la première femme à récolter cet honneur. Le long métrage a aussi reçu les prix pour les meilleurs film, scénario original, direction photo, montage et son.
Photo: Agence France-Presse (photo) Ben Stansall La femme derrière The Hurt Locker, Kathryn Bigelow, entourée de son équipe masculine, Mark Boal, Greg Shapiro et Nicholas Chartier, lors de la remise des prix BAFTA le 21 février dernier. Mme Bigelow a notamment remporté le prix de la meilleure réalisation. Elle est la première femme à récolter cet honneur. Le long métrage a aussi reçu les prix pour les meilleurs film, scénario original, direction photo, montage et son.

J'ai tué ma mère exclu de la course aux prix Génie, qui couronnent en principe le meilleur de la production canadienne. Isabelle Adjani qui reçoit son cinquième César en carrière, battant son propre record, pour La Journée de la jupe. Et puis Sandra Bullock qui va remporter dimanche l'Oscar de la meilleure actrice. Ça fait beaucoup de surprises en une même semaine.

Ajoutez à cela une première fois qui arrive avec plusieurs décennies de retard: une femme, Kathryn Bigelow, va enfin (si tout va comme prévu) remporter l'Oscar de la mise en scène pour son puissant The Hurt Locker. Elle est la quatrième femme, en 82 ans, à avoir obtenu une nomination dans cette catégorie — ses prédécesseures étant l'Italienne Lina Wertmuller (Pasqualino, 1975), la Néo-Zélandaise Jane Campion (La Leçon de piano, 1993) et l'Américaine Sofia Coppola (Lost in Translation, 2003).

Pour Bigelow, 58 ans, fille d'une libraire et d'un contremaître d'usine, tous les voyants sont au vert puisqu'elle est donnée gagnante par la plupart des associations professionnelles. À commencer par la Director's Guild of America, syndicat des réalisateurs américains, qui a remis à cette artiste-peintre formée aux Beaux-Arts son prix annuel. Par le passé, tous les lauréats du prix de la DGA, à quelques exceptions près, ont aussi monté sur le podium des Oscar.

On a fait grand cas du fait qu'elle a été, par le passé, la troisième des cinq épouses (successives, que je vous rassure) du réalisateur non mormon d'Avatar James Cameron, qu'elle affronte dans sa catégorie. Cette anecdote réductrice, people et très «guerre des sexes» pour jeux-questionnaires idiots, a occulté l'immense talent de Bigelow, l'extrême précision de sa mise en scène, en partie aussi la très grande qualité de son film, au féminin dans l'oeil de la caméra, au masculin devant la lentille, l'action du film se passant en Irak, au sein d'une unité de démineurs de l'armée américaine.

Rien de surprenant ici: l'oeuvre dense de Kathryn Bigelow, depuis The Loveless (1982) jusqu'à K-19 the Widowmaker (2002), en passant par Point Break (1991, son premier grand succès commercial) et Strange Days (1995, son précédent sommet artistique), explore la «mâlitude» et arpente des mondes d'hommes dont les femmes sont intruses (Blue Steel, 1986) ou carrément absentes. La voilà qui, par sa nomination et sa victoire acquise, se retrouve intruse dans un monde d'hommes. Beau renversement de perspective. Beau cas de justice poétique. Et bon sang qu'il était temps.

Le métier de cinéaste en est un d'autorité et de responsabilité. Deux mille ans d'histoire indiquent que les femmes en sont aussi capables que les hommes. Mais en ont-elles envie? Sont-elles, comme dans le monde de la politique active, moins nombreuses parce que moins tentées? Il semble que la place congrue qu'elles occupent dans le milieu, dans les remises de prix, festivalières ou académiques, témoigne autant de leur relative absence sur la ligne de départ que du peu de reconnaissance dont elles font l'objet au fil d'arrivée. Il reste qu'aux États-Unis, leur absence derrière la caméra est criante. Tandis qu'ailleurs, sans être parfait, le cinéma s'accorde plus souvent au féminin.

Mais rarement plus souvent qu'au nord du 49e parallèle, où dès la première cérémonie des Jutra en 1999, Manon Briand concourait dans la catégorie de la meilleure mise en scène (pour 2 secondes). Ont suivi depuis Léa Pool (Emporte-moi), Catherine Martin (Mariages), Denise Filiatrault (Ma vie en cinémascope, 2004) et Lyne Charlebois (Borderline, 2008). Celle-ci a été la première, l'an dernier, à remporter le Jutra de la réalisation.

Au Canada, Micheline Lanctôt a brisé la glace en 1984 en remportant le Génie de la mise en scène pour Sonatine. L'académie canadienne, qui apparaît comme la moins discriminatoire de toutes, a dès sa première édition, en mars 1980, signalé le talent d'Anne-Claire Poirier, qui concourrait pour le Génie de la meilleure réalisation pour Mourir à tue-tête. Pas moins d'une quinzaine d'autres ont suivi, parmi lesquelles on retrouve Brigitte Sauriol (Rien qu'un jeu), Léa Pool (La Femme de l'hôtel, Emporte-moi), Sandy Wilson (gagnante en 1985 pour My American Cousin), Marquise Lepage (Marie s'en-va-t'en-ville), Patricia Rozema (I've Heard the Mermaids Singing), Paule Baillargeon (Le Sexe des étoiles), Lynn Stopkewich (Kissed), Denise Filiatrault (Ma vie en cinémascope), Louise Archambault (Familia), Deepa Mehta (Water), Sarah Polley (Away From Her) et Lyne Charlebois (Borderline).

En 1994, année de grâce, trois femmes se disputaient le Génie de la meilleure réalisation: Micheline Lanctôt (Deux actrices), Léa Pool (Mouvements du désir) et Mina Shum (Double Happiness). Leur confrère Atom Egoyan a remporté la statuette pour Exotica. Le record, pour le nombre de nominations, appartient à Anne Wheeler, nommée quatre fois (pour Loyalties, Cowboys Don't Cry, Bye Bye Blues, Suddenly Naked), jamais victorieuse toutefois.

En France, où tout débat sur la question des inégalités hommes-femmes dans le milieu du cinéma est jugé nul et non avenu, le bilan est plus faible qu'au Canada. Jusqu'ici, une seule femme a remporté le César de la mise en scène: Tonie Marshall, en 2000, pour la comédie Vénus Beauté (Institut). Sur le plan des nominations toutefois, le travail des cinéastes de sexe féminin est reconnu depuis 1979, année où Ariane Mnouchkine a été nommée pour Molière. Agnès Varda (Sans toit ni loi) et Coline Serreau (Trois hommes et un couffin) se sont par la suite affrontées en 1986, mais c'est seulement à partir de 1993 (avec la regrettée Christine Pascal pour Mon petit prince a dit) que la fréquence des candidatures féminines à ce prix a augmenté, phénomène qui ne semble pas étranger au fait que plusieurs actrices françaises sont passées derrière la caméra: Nicole Garcia (Le Fils préféré, 1995; Place Vendôme, 1999); Josiane Balasko (Gazon maudit, 1996); Agnès Jaoui (Le Goût des autres, 2001) ont toutes été en lice.

Aux BAFTA Awards, les Oscar britanniques récompensant le cinéma anglo-saxon, seulement quatre femmes ont concouru (depuis 1947) pour le prix de la meilleure réalisation: Jane Campion (The Piano), Sofia Coppola (Lost in Translation), Valerie Faris (coréalisatrice de Little Miss Sunshine) et, cette année, la Danoise Lone Scherfig pour An Education, sur l'émancipation difficile d'une collégienne dans un monde d'hommes. Ça se passait à Londres, en 1962.

Pour Kathryn Bigelow, ça se passe à Hollywood, ce dimanche.

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1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 mars 2010 20 h 21

    Bigelow aux BAFTA Awards 2010

    Dans l’avant-dernier paragraphe, M. Bilodeau a malencontreusement oublié que Kathryn Bigelow a concouru aux BAFTA de 2010 pour le prix de la meilleure réalisation. Tellement bien, qu'elle a gagné. Il n’y a qu’à lire la légende de la photo de Ben Stansall, de l'AFP, pour s'en convaincre.