Tout ça pour ça?

Les amateurs de plats de résistance devront attendre la présentation du menu budgétaire des conservateurs pour découvrir leurs véritables intentions dans les dossiers les plus cruciaux. Le discours du Trône d'hier avait de quoi laisser n'importe qui sur sa faim. Il était aussi long que creux. Les nouveautés étaient généralement anodines et les redites, prévisibles. Certains rappels, cependant, ont eu le mérite de nous démontrer que ce gouvernement avait de la suite dans les idées. Raison de plus pour dire qu'il n'avait pas besoin d'une prorogation. Il n'avait qu'à poursuivre ce qu'il avait entrepris depuis un an, puisque c'est ce à quoi le discours du Trône nous convie, à quelques virgules près.

L'exercice a toutefois mis en relief le fait que le gouvernement Harper semble avoir de la difficulté à voir au-delà d'un horizon immédiat. Il n'arrive pas à se projeter dans l'avenir, à l'imaginer, à vouloir le modeler. Les réponses qu'on attendait sur les finances publiques, le vieillissement de la population, l'environnement, l'économie de l'avenir ne sont pas venues, si ce n'est que par bribes. Contraint par son statut minoritaire, Stephen Harper s'est cantonné dans la prudence à courte vue.

Les décisions difficiles attendront. Cela est particulièrement évident en matière de finances publiques. Là, le gouvernement a opté pour la fuite en avant. Le gouvernement maintient son intention de passer en revue les dépenses des ministères et de ne pas toucher aux transferts aux provinces et aux particuliers. Il ne veut pas non plus hausser les taxes ni les impôts. Comme prévu, il s'engage à poursuivre son plan de relance jusqu'à la fin de mars 2011 et, par la suite, à contrôler la croissance de ses dépenses. Quelques moyens annoncés pour y parvenir sont nouveaux. Certains sont purement populistes et symboliques, comme le gel des salaires des politiciens et le gel des dépenses de bureau des ministres. D'autres sont plus substantiels, comme le gel des dépenses de fonctionnement des ministères et le gel des salaires des fonctionnaires. On ignore cependant quand ces mesures entreront en vigueur. Le budget nous le dira peut-être.

Ces solutions restent toutefois nettement insuffisantes pour s'attaquer au déficit structurel qui pend au bout du nez d'Ottawa. Le dernier budget prévoyait que le fédéral verserait 120 milliards en transferts en 2010-11 et dépenserait 116 milliards pour ses propres activités et programmes. Selon le directeur parlementaire du budget, le déficit structurel atteindrait près de 19 milliards dans quelques années. Les transferts et les taxes étant intouchables, il faudrait que le gouvernement mette la hache dans ses dépenses pour effacer un tel déficit. Les conservateurs s'en défendent, mais ce n'est pas le discours du Trône d'hier qui lève le voile sur leur solution magique.

***

Aux personnes âgées et à celles qui préparent leur retraite, le gouvernement dit simplement qu'il «continuera à collaborer avec les provinces et les territoires dans le cadre de diverses mesures visant à renforcer davantage le système de revenu de retraite du Canada». Il promet aussi la création d'une Journée des aînés, mais c'est tout. Et je ne blague pas.

Le gouvernement parle de faire du pays un «chef de file dans la création d'emplois verts», mais pour y parvenir, on promet de soutenir la mise en valeur des ressources énergétiques en remplaçant «le dédale» réglementaire actuel «par des processus plus simples et plus clairs qui offrent une protection environnementale améliorée et une plus grande certitude à l'industrie». Or qui dit assouplissement pense généralement déréglementation dans le domaine environnemental.

Les conservateurs ne s'en tirent pas mieux dans le dossier des changements climatiques. En réalité, ils reculent. Dans le discours du Trône de novembre 2008, ils avaient promis d'adopter une approche «comparable à celle de nos partenaires aux États-Unis, en Europe et dans d'autres pays industrialisés». Ils disaient aussi vouloir se «concerter avec les gouvernements des provinces et [leurs] partenaires». Dans le discours d'hier, ils se satisfont des conclusions de la conférence de Copenhague, avant de préciser qu'«au Canada, notre gouvernement continuera de faire progresser la lutte contre les changements climatiques en agissant comme chef de file mondial dans le secteur de la production d'électricité propre» et qu'il «s'emploiera à réduire les émissions dans le cadre du Dialogue sur l'énergie propre entre le Canada et les États-Unis». Les provinces et les autres pays ont disparu du décor, tout comme la «solution canadienne» que Stephen Harper préconisait il y a quatre ans.

Les relations fédérales-provinciales ont d'ailleurs elles aussi perdu des plumes. M. Harper, qui répète vouloir respecter les compétences des provinces et ne pas user de son pouvoir de dépenser, ne démord pas de projets qui font rager le Québec et quelques autres provinces. Il revient à la charge avec la création d'une commission canadienne des valeurs mobilières. Il veut toujours modifier la représentation à la Chambre des communes pour accroître le poids de l'Ontario, de l'Alberta et de la Colombie-Britannique. Il parle encore de réformes à la pièce du Sénat, sans l'approbation des provinces.

On avait promis la continuité. On a tenu parole. Et on s'est moqué du Parlement au passage.

***

mcornellier@ledevoir.com

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

3 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 4 mars 2010 05 h 42

    La tactique des Libéraux est sans doute acceptable, mais pas très longtemps.

    On constate que les Libéraux ne sont pas pressés de promettre de renverser ce Gouvernement. Ils se donnent, pour un temps, une plus grande marge dans leur liberté de parole et d'analyse et de critique pointue des politiques de Stephen Harper. Ils se donnent également le temps de mettre en place un programme complet de remplacement de ce régime tordu des Conservateurs qui disent une chose et font le contraire.

    Mais il faut que les Libéraux perdent pas de temps à se préparer. La reprise économique et la confiance des consommateurs ne doivent pas jouer en faveur des Conservateurs. Après tout, ils ont pris toutes ces mesure de relance à contre-coeur et en dépit de leur idéologie.

    À on avis, l'automne sera chaud...

  • François Caron - Abonné 4 mars 2010 09 h 15

    Il est temps...

    ... de 'tirer la chaîne' pour enfin évacuer ce régime nauséabond crypto-suprémaciste néocolonialiste paléoreligieux idéologiste rétrograde à mort.

    Les Canadians sauront-ils reconnaître qu'ils ont erré collectivement dans l'élection de ce gouvernement retardataire et nuisible au progrès socioéconomique ainsi qu'à l'image internationale d'intégrité et de probité sur sa parole et sa signature ?

    Une campagne-choc de désintoxication pédagogique des esprits doit être impérativement entreprise par les partis d'opposition en vue d'aller en élections le plus tôt possible pour ramener le bon sens humaniste au Canadéa, bien sûr en attendant que le Québec connaîsse son Grand Soir de la Libération Nationale de la tutelle anglo-british vers un Avenir Radieux pour la Francophonie de l'Amérique Septentrionale, tout simplement.

  • Francois Jette - Inscrit 4 mars 2010 12 h 41

    Le statu quo

    Quelle situation nauséabonde au niveau de la politique fédérale. Et en plus, pas vraiment de grand espoirs de changement à court terme, ni à moyen terme (à moins d'un revirement). La division du vote BQ-PLQ-NPD, laisse la porte ouverte à Harper et sa bande. Pas d'union de la «gauche» (PLQ-NPD) en vue. Le Bloq reste une valeur refuge pour bien des québécois. Bref, le statu quo.

    Est-ce qu'un parti oserait dire que le fruit est mûr pour remodeler la constitution et proposer de nouvelles rondes de négociation? En tout cas, on n'en entend pas parler. ce serait pourtant une des choses qui permettrait de changer la donne et de possiblement permettre à un parti de se faire élire majoritairement. C'est beau rêver.

    Et bien, on peut dire que le Canada et ses politiciens récoltent ce qu'ils ont semé. Il y a des arbres, il y a même des fruits, mais ils ne sont jamais mûrs...