Le vrai test

La prorogation prend fin cet après-midi, d'abord avec la lecture du discours du Trône, puis demain avec la présentation du budget. Des documents dont la préparation exigeait, au dire du gouvernement, une trêve parlementaire inhabituellement longue. On se demande bien pourquoi puisque rien n'indique, pour l'instant, que le gouvernement nous prépare à vivre un quelconque bouleversement. La continuité serait davantage la règle et la vraie pièce de résistance, le budget.

Le premier ministre dit avoir consacré plus de temps à ce budget qu'à tout autre auparavant et ajoute qu'il a trouvé l'exercice difficile. Jamais n'avait-il eu à dire non aussi souvent. C'était à prévoir. Après avoir laissé les dépenses croître à un taux supérieur à l'inflation pendant trois ans, puis de 14 % l'an dernier, récession oblige, les conservateurs sont bien obligés de donner un coup de frein s'ils veulent rétablir l'équilibre des finances publiques d'ici cinq ans.

À court terme, il sera facile de faire bonne figure. Un simple ralentissement de la croissance des dépenses et la fin du premier volet du plan de relance suffiront à faire passer le déficit de 56 milliards, cette année, à 45 milliards l'an prochain (2010-11). L'année financière suivante (2011-12), le gouvernement sera de nouveau aidé par la conjoncture puisque le plan de relance et ses grosses dépenses ne seront plus qu'un souvenir et que la mission en Afghanistan tirera à sa fin. Selon l'énoncé économique de septembre dernier, le déficit serait de 27,4 milliards à la fin de mars 2012.

Le vrai noeud arrivera après, quand le déficit sera alors attribuable à un déséquilibre chronique, réapparu sous les conservateurs, entre les revenus et les dépenses. Ce déficit structurel, que le directeur parlementaire du budget évalue à près de 19 milliards, sera plus difficile à éliminer et exigera plus de sacrifices, et ce, au moment même où les accords en matière de transferts fédéraux pour la santé, l'éducation post-secondaire et les programmes sociaux arriveront à échéance.

Au moment aussi où le vieillissement de la population commencera à influer sur la viabilité financière du fédéral, comme l'écrivait récemment le directeur parlementaire du budget. Le gouvernement en a déjà eu un aperçu cette année puisque, d'avril à décembre 2009, les transferts aux personnes âgées ont augmenté de 1,1 milliard par rapport à la même période l'année précédente, nous apprenait la dernière édition de la Revue financière du ministère des Finances.

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Ce ne sont donc pas les mesures d'austérité qui fourniront la preuve que Stephen Harper a su mettre à profit cette prorogation, mais sa capacité à articuler une vision pour l'avenir, en particulier pour faire face, à moyen et à long terme, à plusieurs défis importants, et ce, malgré un contexte d'assainissement des finances publiques.

M. Harper a maintes fois répété qu'il n'amputerait pas les transferts aux provinces pour réduire le déficit. On ignore cependant ce qu'il envisage de faire une fois les accords de financement épuisés. Actuellement, les fonds pour la santé croissent de 6 % par année. Le fédéral maintiendra-t-il le rythme après l'année 2013-14? Sinon, que propose-t-il?

Le dossier des changements climatiques pose lui aussi un défi aux conservateurs, qui se réfugient maintenant derrière le paravent de l'inaction américaine pour ne pas agir. Une étude publiée en octobre par l'Institut Pembina et la Fondation David Suzuki montrait que, plus on attend pour attribuer un prix à la tonne de carbone, plus le coût de cette tonne devra être élevé pour rattraper le temps perdu. Et on ne parle ici que du prix financier, car il y a aussi un prix politique. Pendant qu'Ottawa détourne les yeux, le fossé se creuse et les tensions s'accroissent entre les provinces au sujet de la lutte contre les changements climatiques.

Le gouvernement promet qu'un volet de son discours du Trône et une grosse portion du budget porteront sur la création des emplois de l'avenir. Mais en même temps, on a laissé entendre, au cours des dernières semaines, qu'il n'y aurait pas de nouvelles dépenses en dehors de la seconde phase du plan de relance économique.

Or ce plan mise depuis le début sur les investissements dans les infrastructures. Même en matière de recherche, le gouvernement a privilégié la brique et le mortier. Offrira-t-il maintenant les fonds nécessaires pour utiliser tous ces nouveaux laboratoires, lui qui a serré la ceinture aux conseils subventionnaires?

Et il y a cette économie de l'avenir. Le secteur manufacturier, qui traverse une période de difficile transformation, a bénéficié de façon très inégale de la manne du plan de relance, le secteur automobile remportant le gros lot. Ottawa n'en a pas profité pour tenter de soutenir l'émergence de nouvelles industries, comme celles actives dans le secteur environnemental. Selon un rapport publié en mai dernier par la division des changements climatiques de la Banque HSBC, le Canada n'a consacré que 8,7 % des fonds annoncés dans le dernier budget à l'économie «verte», soit moins que le Mexique, les États-Unis, la Chine, la Corée du Sud, l'Union européenne, le Japon, l'Australie, l'Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, la Norvège...

Le gouvernement Harper a raté une occasion l'an dernier de vraiment préparer l'avenir. Saura-t-il corriger le tir cette année? Voilà le vrai test du budget.

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mcornellier@ledevoir.com

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2 commentaires
  • Yvon Roy - Inscrite 3 mars 2010 07 h 57

    socrate

    Je pense, donc je dépense. Socrate

  • Gilbert Troutet - Abonné 3 mars 2010 08 h 18

    La méthode Bush

    On a vu le gouvernement Harper se lancer dans des dépenses militaires famanineuses dès son arrivée au pouvoir : 25 milliards $ en deux ans, sans compter ce que coûte la présence de l'armée canadienne en Afghanistan (une autre vingtaine de milliards). En même temps, le gouvernement conservateur réduisait ses revenus, la TPS par exemple, pour des raisons électorales. Pas étonnant qu'il soit aujourd'hui devant un mur. C'est la méthode Bush, avec les résultats qu'on connaît.