Un référendum en Écosse

À moins que ce ne soit la négligence habituelle de nos médias pour ce genre de question, qui rend l'évolution de l'Écosse — ou encore de la Catalogne — quasiment invisible et inaudible de ce côté-ci de l'Atlantique. Curieusement, ce «cousinage» évident ne semble pas intéresser davantage des politiciens comme ceux du Bloc et du Parti québécois.

Pourtant, vu d'ici, il n'est pas sans intérêt de savoir comment se présente l'année 2010 — vraisemblablement référendaire — dans cette «région» du Royaume-Uni dirigée depuis 2007 par une formation indépendantiste, le Parti national écossais (SNP).

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Le premier ministre, Alex Salmond, jadis admirateur de René Lévesque, a rendu publiques, jeudi dernier, les deux questions — pas une, deux — qu'il voudrait poser dans quelques mois aux électeurs d'Écosse. La date n'est pas encore fixée, mais M. Salmond souhaite le 30 novembre, jour de la St. Andrew, fête nationale.

Première observation: le projet du premier ministre, s'il est adopté par la Chambre écossaise, comporte une double approche, qui consiste à demander (1) si les Écossais veulent, de façon générale, «plus de pouvoirs» pour leur Parlement; et (2) s'ils veulent une extension de ces pouvoirs «permettant de rendre possible l'indépendance» [sic]. M. Salmond a dit qu'il ferait campagne pour le «Yes-Yes» (deux fois oui). Mais s'il n'obtenait qu'un «oui» sur deux, il pourrait toujours prétendre à une «demi-victoire».

Deuxième observation: dans son discours, Alex Salmond a précisé que l'exercice aurait valeur «indicative», et qu'une éventuelle séparation de l'Écosse n'aurait lieu qu'après accord entre le Parlement de Westminster, à Londres, et le nouveau Parlement d'Édimbourg créé en 1999.

Troisième observation: le leader écossais a souligné que le seuil de la victoire doit être de 50 % plus une voix, récusant ainsi l'idée d'une majorité qualifiée.

Quatrième observation: même devenue indépendante, l'Écosse libre selon le projet d'Alex Salmond... garderait la reine comme chef d'État!

Cinquième observation: le premier ministre a suggéré que l'âge du vote soit abaissé à 16 ans pour ce référendum, s'attirant les critiques de ceux qui y voient une manipulation, dans un contexte où l'option indépendantiste paraît plus populaire chez les jeunes.

Salmond, on le voit, n'est pas dépourvu de sens tactique. Il sait que son option n'a pas, de prime abord, l'appui de la majorité des Écossais, et ne posera pas de question sur une séparation immédiate et effective. Mais il ne recule pas devant les mots, et notamment celui d'«indépendance».

Sur le site Web du gouvernement écossais, on retrouve sa déclaration de jeudi dernier, dans laquelle il dit explicitement: «Je suis convaincu que la prospérité et le développement futurs de notre pays seront servis par une Écosse devenue indépendante.»

La question de l'indépendance de l'Écosse est donc aujourd'hui posée. Mais pas dans un cadre où un «non» entraînerait ipso facto une régression politique de la nation écossaise. Car le principe d'une autonomie accrue d'Édimbourg face à Londres — ils appellent ça «dévolution» — est largement acquis, comme solution de rechange naturelle à la séparation.

Cela ne se passe pas partout comme ça.

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La Turquie se déchire aujourd'hui sur une affaire rocambolesque: l'armée turque aurait projeté, en 2003, de renverser le gouvernement démocratique de l'AKP élu l'année précédente — un parti «islamiste modéré», selon l'expression consacrée — en provoquant des incidents allant de l'incendie des mosquées à des actes de guerre contre la Grèce!

En Turquie, l'armée se voit comme la gardienne de la laïcité. Et s'il faut faire des coups d'État au nom de ce bel idéal... tant pis! Au cours du dernier demi-siècle, elle ne s'est pas gênée.

Le gouvernement de l'AKP a donné, au cours des années 2000, de nombreux gages de modération: réforme économique, ouverture sur l'Europe, modération diplomatique... et même une certaine décrispation (limitée) sur les questions kurde et arménienne.

S'il y a une lecture réductrice de cet affrontement, c'est bien celle-là: «Les méchants intégristes contre les bons laïques.» Attention!

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.francobrousso@hotmail.com

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6 commentaires
  • jacques noel - Inscrit 1 mars 2010 07 h 27

    La St-Jean

    Imaginez si le PQ avait tenu le référendum le jour de la St-Jean! Gesca aurait un plomb...

    Personne n'en parle vous dites? C'est vrai. On va envoyer Michel Cormier....

    Cormier avait fait une job de bras sur la Slovaquie juste avant notre référendum en 1995. En gros, il la comparait au Québec et la République tchèque au ROC. La Slovaquie était pauvre et avait échoué et la RT était riche et avait réussi. Le message était aussi gros que le Pont Jacques-Cartier.

    Le gars a été récompensé. Il est maintenant en Chine, l'une des grosses jobs dans la boîte.

  • Gabriel RACLE - Inscrit 1 mars 2010 09 h 19

    Dévolution

    L’emploi du terme dévolution n’est pas propre aux Écossais, comme semble le laisser entendre la remarque de François Brousseau : Car le principe d'une autonomie accrue d'Édimbourg face à Londres — ils appellent ça «dévolution» —.
    C’est un terme juridique d’usage fort ancien, dont la définition générale pourrait être : transmission d'un bien, d'un droit d'une personne à une autre, lorsqu’iil y a dévolution successorale, par exemple.
    Louis XIV a déclenché la Guerre de Dévolution (1667-1668), à la suite de la mort du roi d'Espagne le 17 septembre 1665, en faisant valoir les droits héréditaires de succession de Marie-Thérèse d’Autriche, son épouse, infante d’Espagne et reine de France, sur les Pays-Bas, alors possession espagnole.
    Pour ce qui est du Royaume-Uni, on peut consulter l’ouvrage de Gilles Leydier, La dévolution des pouvoirs à l’Écosse et au Pays de Galles. 1966-1999, Paris, Ellipse, 2007, 229 p. La question de la dévolution ne se pose pas uniquement pour l’Écosse et n’a rien de nouveau. Voici un court résumé du contenu de l’ouvrage, que j’emprunte à la quatrième de couverture et qui survole la question.

    « Depuis la fin des années 1960, la question de la dévolution a régulièrement été au cœur du débat politique britannique. La montée d'un nationalisme culturel et de revendications autonomistes dans la " périphérie celtique " dans les années 1970 et 1980 a en effet débouché sur une crise politique et identitaire majeure de l'État multinational britannique. Celle-ci a abouti à une réforme institutionnelle d'envergure en 1997-1999, qui restera comme une des décisions les plus importantes des dix années du mandat de Tony Blair. Cependant la mise en route des nouvelles institutions décentralisées, loin de mettre un terme à l'effervescence nationaliste et au débat sur l'autonomie, a ouvert une nouvelle phase à l'issue incertaine : la prise de distance de l'Écosse et du pays de Galles par rapport à Londres semble s'accélérer, l'Angleterre s'interroge sur son absence dans ce processus asymétrique, et l'hypothèse de l'éclatement à terme du Royaume-Uni ne peut pas être aujourd'hui écartée. Les articles réunis dans cet ouvrage rassemblent les points de vue et analyses de chercheurs français et britanniques spécialistes de la dévolution. Les contributeurs situent la spécificité du cas britannique dans le contexte européen de redistribution des pouvoirs vers l'échelon régional. Ils examinent la nature du contrat institutionnel qui lie les différentes composantes du Royaume-Uni et décryptent les enjeux de la question nationale par rapport aux grandes évolutions politiques, économiques et culturelles de ces quarante dernières années. Ils détaillent les revendications, les valeurs et les objectifs des mouvements séparatistes ainsi que les réponses proposées par les partis de gouvernement. Enfin ils évaluent la portée réelle et symbolique des changements institutionnels introduits depuis 1997 tant pour l'Écosse et le pays de Galles que pour l'Angleterre, et s'interrogent sur l'avenir de ce partenariat original que constitue le Royaume-Uni. »

  • Julien Beauregard - Inscrit 1 mars 2010 14 h 32

    Sean Connery

    Au moins, James Bond est de leur bord!

  • Gilles Bousquet - Inscrit 1 mars 2010 14 h 36

    Vive la reine d'Angleterre !

    Bien oui, les Écossais ne veulent pas de leur souveraineté et s'ils venaient à la vouloir, un de ces jours, ils voudraient conserver la reine de leur colonisateur, l'Angleterre, comme reine d'Écosse.

    Méchante belle majorité de fédéralistes écossais. Ils seraient mieux avisés de ne pas trop perdre leur temps avec ce projet là, selon les informations qui nous viennent d'Écosse.

  • Padraic O Brien - Inscrit 1 mars 2010 18 h 55

    La reine

    Il faudrait mentionner que l'union des couronnes précède l'union des parlements écossais et anglais. Ainsi, la Reine d'Angleterre est au même titre Reine d'Écosse et jouit donc d'une certaine "légitimité" (sic) en Écosse contrairement à ce qu'on pourrait être porté à croire.

    J'aimerais également profiter de cet article pour rappeler aux journalistes de ne jamais parler d'Angleterre en tant que pays indépendant. On voit trop souvent le Royaume-Uni désigné comme "Angleterre" dans des articles et des expressions comme "l'économie anglaise", alors que l'Angleterre n'est en fait qu'une région du pays. C'est comme dire Ontario au lieu de Canada, on s'imagine donc à quel point ça peut être insultant pour les autres britanniques!