Contradictions afghanes

Alors que l'Amérique et l'OTAN s'enlisent en Afghanistan, il devient urgent de réfléchir sur les raisons fondamentales, voire idéologiques, de leur «politique antiterroriste». Plus urgent encore, étant donné la chute, il y a neuf jours, du gouvernement néerlandais causé par l'opposition du Parti travailliste à une extension de sa contribution de troupes dans la province d'Uruzgan.

Cette dispute chez un allié fidèle de l'Amérique souligne que le raisonnement derrière le «nation building» afghan ne jouit pas, c'est le moins que l'on puisse dire, d'un consensus philosophique ou tactique. Selon le premier ministre et député travailliste Wouter Bos, au cours de ses pourparlers avec les démocrates chrétiens, parti majoritaire dans la coalition, «pas une seule raison n'a été avancée indiquant pourquoi ce gouvernement devrait changer sa décision» de retirer les soldats néerlandais de l'Afghanistan.

En fait, Bos était trop prudent dans ses déclarations. La rancune des musulmans, militants comme modérés, contre les États-Unis et leurs alliés s'attise sans cesse à chaque jour supplémentaire d'occupation par les forces occidentales, à chaque bavure qui entraîne de nouvelles pertes de vies civiles, qu'elles soient causées par des soldats ou par des drones. On a beau dire que tout cela est fait au nom du gouvernement «légitime» d'Hamid Karzaï — personne n'y croit et surtout pas les Pachtounes qui se trouvent au bout du canon d'un fusil marqué «empire américain». Le lendemain de l'effondrement de la coalition néerlandaise, une frappe aérienne de l'OTAN demandée par les forces spéciales américaines a tué au moins 27 civils, dont quatre femmes et un enfant, justement en Uruzgan, où sont installées les troupes de la reine Béatrix.

Toutefois, et malgré le fait incontournable que la guerre contre les talibans soit perdue d'avance — nous n'allons jamais nous gagner ni la fidélité ni l'affection des tribus afghanes ni de leurs chefs —, le désir de les plier à la volonté démocratique et pluraliste reste obstiné chez les grands politologues et stratèges de l'administration Obama. Bien entendu, il y a là un mélange, à part la realpolitik, de puritanisme américain (la cité sur la colline qui éclaire le monde par sa bonté) et de foi wilsonienne (faire du monde «un refuge pour la démocratie»). Mais je m'étonne de trouver aussi derrière toute cette détermination et cette arrogance américaine une idée née, sinon carrément inventée, à Paris, centre traditionnel en Europe de la résistance intellectuelle contre les ambitions globales de Washington. Actuellement, pour comprendre la politique étrangère de l'Amérique, il faut passer par le Ve arrondissement et quelques salles de classe de la Sorbonne, ainsi que le VIIe, où se trouvent les bureaux du ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner.

«Ingérence humanitaire»

Le bon docteur Kouchner, l'un des fondateurs de Médecins sans frontières, incarne la doctrine de «l'ingérence humanitaire» qui aujourd'hui justifie, en effet, la mort des 27 civils dans l'Uruzgan. Bien que je m'en méfie, je dois la respecter en tant qu'idée puissante, même si elle est souvent destructrice.

En intégrant le gouvernement de Nicolas Sarkozy, l'ancien communiste et ministre socialiste Kouchner a dû se tortiller pour côtoyer rhétoriquement un chef d'État de droite pro-américain. Le principe de l'ingérence humanitaire, qui a ses origines dans l'affreuse guerre civile du Nigeria en 1967-1970 (où Kouchner s'est porté bénévole), consiste à placer les droits des victimes innocentes (de guerre, génocide, répression et maladies) au-dessus du respect de la neutralité et des limitations juridiques de frontières nationales. S'il faut en même temps franchir les frontières de la logique en quête de ce noble but humanitaire, tant pis — c'est pour une bonne cause.

Dernièrement, Kouchner a réaffirmé sa foi dans la mission afghane dans les pages du Figaro, journal de droite, où il a réitéré que de tuer les talibans (et inévitablement des civils suspects d'être des talibans) «m'apparaît nécessaire parce que nous ne nous battons pas contre la population afghane, mais aux côtés des Afghans, contre l'extrémisme religieux et contre la misère». Un joli jeu de mots; il reste que les talibans font partie intégrale de «la population afghane» et qu'une bombe ou une balle française qui déchire le corps d'un enfant afghan cause bien des misères.

Ah, mais les talibans mènent, selon Kouchner, «une stratégie de la terreur — ils brûlent les écoles de filles; assassinent les citoyens modérés qui collaborent avec le gouvernement; ils attaquent les convois de ravitaillement de l'OTAN. Et grâce au trafic de drogue, ils peuvent payer leurs jeunes recrues trois fois plus que les policiers afghans ou les soldats de l'Armée nationale afghane.»

J'avoue que l'OTAN ne brûle pas des écoles de filles. Mais ses avions sèment également la terreur lorsqu'ils larguent des bombes à fragmentations dans les villages pachtounes. Quant au trafic de drogue et les prétendus avantages des talibans, les revenus de chacun dépendent de ses contacts. Si vous êtes lié, par exemple, avec le colonel Abdel-Razik de la Police des frontières afghanes (voire la police nationale sous contrôle, plus ou moins, du président Karzaï), vous pouvez gagner beaucoup d'argent (même plus qu'un taliban) en faisant passer de l'opium afghan vers le Pakistan à travers le poste frontière de Spin Boldak dans la province de Kandahar. Dommage pour les citoyens modérés mentionnés par Kouchner qui croient profondément à l'intégrité pluraliste du gouvernement Karzaï! D'après Matthieu Aikins, dans un article publié dans Harper's Magazine, lors du premier tour du scrutin présidentiel de l'été dernier, les forces du brave colonel Razik ont saisi les bulletins de vote de Spin Boldak afin de les «mettre en garde» contre la fraude. Résultat officiel: Karzaï récolte 8341 voix, et son adversaire principal, le Dr Abdullah Abdullah, 4.

Pour Kouchner, toujours dans sa quête humanitaire, il faut «confier le plus vite possible la sécurisation de l'Afghanistan aux Afghans, car le destin politique de leur pays ne nous appartient pas. C'est à eux seuls de le déterminer». Les talibans ne diraient pas le contraire.

***

John R. MacArthur est éditeur de Harper's Magazine, publié à New York. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

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1 commentaire
  • André Loiseau - Inscrit 1 mars 2010 23 h 51

    À M. McArthur

    Très intéressante analyse, Monsieur!