Une fibre québécoise - Le mystère politique de l'amiante

En Australie, des manifestants dénoncent l’appui du gouvernement canadien à l’exportation d’amiante.
Photo: Agence Reuters Will Burgess En Australie, des manifestants dénoncent l’appui du gouvernement canadien à l’exportation d’amiante.

On ne peut pas dire que les médias n'en ont pas parlé. Ni que les scientifiques ne se sont pas prononcés. Ni que nombre de pays n'en ont pas restreint ou interdit l'usage. Alors, pourquoi donc l'amiante du Québec, après avoir tué tellement de mineurs ici, met-il en danger la vie de milliers de travailleurs à l'étranger?

Après Bhopal, en Inde, qui a empoisonné toute une population, d'aucuns répondront que voilà une autre manifestation de capitalisme à l'américaine. Alors que le gisement à ciel ouvert d'Asbestos et de Thetford Mines est au bord de l'épuisement, n'a-t-on pas découvert dans la région une réserve en profondeur dont l'exploitation est jugée fort prometteuse?

Pourtant, même les Chinois n'en veulent plus, dit-on, d'autant que Michael Ignatieff, le chef libéral, trouve que «l'exportation de ce produit dangereux doit cesser». Néanmoins, le cabinet de Stephen Harper s'en fait encore le promoteur. Micheline Joanisse, du ministère fédéral des Ressources naturelles, ne nie pas le danger, mais tient le même discours que l'industrie.

«Les risques liés à l'utilisation du chrysotile peuvent être gérés sous des conditions contrôlées», dit-elle. Son interdiction n'est «ni nécessaire ni appropriée.» Même explication au ministère québécois de l'Exportation, où Anne-Sophie Desmeules réitère le propos officiel: «Le Québec maintient son soutien à l'utilisation sécuritaire et contrôlée du chrysotile. Il appartient aux pays qui importent l'amiante de réglementer son utilisation.»

Or, ces dernières années, Ottawa a dépensé des millions pour extirper l'amiante de l'édifice du parlement. Et les provinces font de même pour les écoles et autres établissements publics. Le chrysotile est peut-être un produit différent, mais, d'après le consensus scientifique, il est toujours dangereux et l'on ne peut vraiment en contrôler l'usage.

Nulle part, du reste, le milieu de la construction n'a un grand souci de la santé des gens et de ses propres travailleurs. Le tabac aussi n'était pas tenu pour tellement dangereux, consommé modérément. Néanmoins, les sociétés soucieuses de leur population l'ont mis au ban des endroits publics. Et les manufacturiers qui en vendent maintenant en pays pauvre ou vulnérable passent pour des criminels. Aux États-Unis, on les traîne en justice pour leur faire payer le coût des maladies pulmonaires.

Un symbole !

L'amiante n'est pas en bonne compagnie. Or, le Québec, qui se prétend d'avant-garde en environnement, défend ce produit comme s'il s'agissait d'un symbole national. Ce n'est pourtant pas le Pérou et la feuille de coca! Le maire de Thetford Mines, Luc Berthold, en répandait même les résidus sur les routes en guise d'abrasif bon marché.

Les emplois et les taxes d'une municipalité expliquent peut-être un tel aveuglement, mais il faut chercher ailleurs l'entêtement de Québec. À l'Assemblée nationale, même l'opposition se montre étrangement tempérée. Ainsi, en février, bien que la réputation du Québec soit «attaquée», Québec solidaire réclamait simplement qu'une commission de l'Assemblée s'efforce «d'établir les faits sur les conditions d'exploitation, de transformation et d'exportation de l'amiante chrysotile pour assurer la protection des travailleurs québécois et étrangers ayant à manipuler ce produit».

Le député Amir Khadir ne demandait pas aux autres partis de «changer leur position», mais seulement «d'entendre les faits scientifiques et techniques récents». C'était, à son avis, une proposition «très raisonnable». Le sujet est «délicat», concédait-il, mais il fallait «trouver un meilleur équilibre entre la protection des emplois de ce secteur économique et les enjeux de santé publique».

«Des vies et des emplois au Québec comme ailleurs sont en jeu», plaidait-il. Le Parti québécois lui a donné son appui, mais en voulant reprendre tout l'examen. «Si on a des preuves que, dans certaines entreprises ou certains pays, c'est mal utilisé, a déclaré le député Denis Trottier, porte-parole du PQ, on a la responsabilité de cesser l'exportation.» Le propos, certes, est plus net. Il faudra même, précise-t-il, «s'assurer qu'on ne met pas la santé des autres en danger». Une mission médicale de 30 ans en Inde, peut-être?

Des raisons politiques

Les libéraux ont repoussé la proposition, mais sans trop susciter d'indignation. Qu'y a-t-il donc de plus important que la santé des gens, la réputation du pays et la solidarité avec les travailleurs étrangers? Pour Jeffrey

Simpson, columnist averti au Globe and Mail, cette «sale tactique» tient avant tout à des raisons politiques.

À Ottawa, nul gouvernement, écrit-il, n'a eu le «courage» de dire à Québec que l'on n'allait pas exporter au tiers-monde de produit nocif que l'on n'employait plus ici. Le fédéral s'active même sur la scène internationale à rescaper le marché de l'amiante, comme si le Canada, déjà mis à mal par la chasse au phoque et les sables bitumineux, pouvait ainsi dilapider l'impôt et la réputation de ses citoyens.

Si les politiciens fédéraux, sauf Ignatieff, ont craint, en ne sacrifiant plus au culte de l'amiante, perdre quelques sièges au Québec, les politiciens québécois, eux, redoutent, en fermant l'industrie d'une région, la sanction ailleurs en province d'un électorat déjà fort mécontent. Ils ne sont pas seuls à refuser de voir la réalité.

Dans les années 1950, des Américains s'enrichissaient aux dépens des mineurs d'Asbestos, qui y ont laissé leurs poumons. En 2010, des Québécois assurent la relève, aux dépens de travailleurs du tiers-monde. Depuis les protestations de syndiqués en Inde et de médecins au Mexique, silence. D'autres urgences corporatives agitent les centrales d'ici et les fédérations de docteurs. Solidarité québécoise?

***

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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5 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 1 mars 2010 07 h 54

    Une solution...

    L'amiante est un produit dangereux, un peu comme l'opium et les armes: il faut s'en servir pour le bien de l'être humain... et la population élit ses représentants à cette fin. Mais qu'est-ce que le bien de l'être humain et surtout s'atteint-il en faisant le mal, ici et ailleurs. Peut-on mieux aider les gens vivant actuellement de l'amiante?

    Il y a l'industrie de l'opium, l'industrie de l'armement et l'industrie de l'amiante, la différence entre les trois étant simplement que celle-ci est en voie d'extinction. L'industrie de l'armement, par exemple celle de la fabrication des munitions, est depuis toujours très présente dans la région de Montréal. Actuellement, elle fonctionne à plein régime parce que son premier client, le gouvernement du Canada, en achète énormément. Que fait-on des munitions fabriquées ici ? La guerre. De quelle guerre parle-t-on ? Probablement de celle livrée en Afghanistan. Avant, c'était celle du Viet-Nam et les ventes se faisaient aux États-Unis.

  • Normand Chaput - Inscrit 1 mars 2010 12 h 03

    aucun minerai n'est sain pour la santé

    que ce soit des mines d'or, de fer, de charbon, peut importe, il n'y a pas d'exploitation de mines, dans l'histoire et dans le monde qui fusse saine pour la santé. Alors écrivons le sur la boîte (en chinois s'il le faut) ainsi que sur le T4 des employés.

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 1 mars 2010 15 h 55

    Lobbying

    L'amiante ne choque pas parce que l'industrie a su faire son lobbying depuis trente ans auprès, et même au sein de notre gouvernement: l'emploi menacé, etc....Et puis, c'est devenu une cause associée à la raison d'État depuis que Jacques Parizeau a permis le rachat des exploitations d'entreprises américaines menacées par des poursuites civiles pour dommages à la santé et par une mise en faillite éventuelle. Nous sommes ainsi venus en aide à des entreprises comme John Manville, qui fut probablement surprise que le Québec se montre si généreux, au moment où le désastre se pointait et où les dangers étaient connus! Une grosse errreur de stratégie industrielle, mais tout geste à caractère nationaliste ici devient innattaquable, surtout s'il vient d'un des héros de la Révolution tranquille. C'est pourquoi nous sommes si souvent les cocus contents de notre fierté nationale.

  • Gilbert Troutet - Abonné 1 mars 2010 22 h 07

    Et les armes?

    Comme le fait remarquer fort justement Jean-Pierre Lusignan, il n'y a pas que l'amiante qui fasse des dégâts. Le commerce des armes est florissant et ne connaît pas de répit. Il faut dire que le gouvernement Harper est un très bon client, ce qui explique d'ailleurs en partie son déficit (la méthode Bush). Je serais curieux de connaître les noms des entreprises au Québec, et dans la région de Montréal en particulier, qui fabriquent du matériel militaire. Elles sont en général assez discrètes. Parce que si l'on savait...

  • Catherine Paquet - Abonnée 3 mars 2010 03 h 58

    De la nécessité de la rigueur, même chez les journalistes. Surtout chez les jounalistes|

    Quel lien y a-t-il entre enseigner le journalisme à l'Université de Montréal et pondre un texte auquel aucun professeur en journalisme, en droit ou en science politique n'accorderait la note de passage?

    Je suis renversé, qu'un professeur en journalisme, qui n'a pas l'air de s'y connaître plus que moi en chrysotile, nous lance, sans aucune référence, des affirmations, publiées dans un quotidien aussi sérieux que LeDevoir, comme si, parler à travers son chapeau, n'avait aucune conséquence.

    Méditons un peu sur les deux affirmations, suivantes, et demandons-nous si un journal sérieux publierait une lettre d'un lecteur qui affirmerait de telles choses, sans aucune référence.

    1- "Le chrysotile est peut-être un produit différent, mais, d'après le consensus scientifique, il est toujours dangereux et l'on ne peut vraiment en contrôler l'usage."


    2- "Nulle part, du reste, le milieu de la construction n'a un grand souci de la santé des gens et de ses propres travailleurs."

    Allez-y maintenant de vos propres affirmations. Il sera toujours temps d'en vérifier la véracité dans quelques jours ou dans quelques années....