Comment être sainement pluralistes?

Le pluralisme, au Québec, est un fait. Nous fréquentons tous, au quotidien, des gens qui ne partagent pas notre conception de ce qu'est une vie bonne. Pour certains d'entre nous, une vie qui vaut la peine d'être vécue s'inspire de préceptes religieux, qui sont eux-mêmes multiples, alors que pour d'autres elle se fonde sur des valeurs séculières. Ce pluralisme traverse non seulement la société, mais aussi les familles (frères, soeurs, parents et enfants ne s'entendent pas toujours entre eux à ce sujet) et parfois l'individu lui-même.

L'homme moderne, en effet, est l'homme de l'examen de conscience permanent. Aussi, on ne peut que donner raison à Jocelyn Maclure et à Charles Taylor lorsqu'ils affirment, dans Laïcité et liberté de conscience, que «l'aménagement de la diversité morale et religieuse est un des défis les plus importants auxquels ont à faire face les sociétés contemporaines».

Le débat sur la meilleure manière de relever ce défi est lui-même une illustration du pluralisme de notre société. À certains moments, il peut sembler acrimonieux, tant les positions défendues s'entrechoquent. Le Manifeste pour un Québec pluraliste, publié dans Le Devoir du 3 février dernier, s'ouvre même sur l'affirmation selon laquelle «le débat sur l'identité prend un virage dangereux». Le collègue François Brousseau, brillant observateur du vaste monde, ne partage pas ce constat. Dans sa chronique du 15 février, il évoque «nos sublimes débats» et note que «la cohabitation pluriethnique au Québec et tout le discours sur la chose figurent parmi les plus sophistiqués, les plus nuancés et modérés au monde». Il a raison. Là où Lucien Bouchard et certains penseurs qui se réclament du pluralisme voient du «radicalisme», il n'y a qu'un sain et nécessaire débat.

Les tenants d'un modèle libéral-pluraliste favorisent une laïcité ouverte et les accommodements raisonnables, au nom de la liberté de conscience et de l'intégration. Les laïcistes prônent plutôt un modèle strictement républicain qui renvoie toute manifestation religieuse à la sphère privée. Ceux qu'on désigne comme des «nationalistes conservateurs» (Bock-Côté, Facal) critiquent le culte du pluralisme et les accommodements raisonnables au nom de la protection des valeurs québécoises, pas toujours bien définies.

Le philosophe Michel Seymour, quant à lui, rappelle avec raison, dans Le Devoir du 9 février, que mener ce débat sans tenir compte du statut national des Québécois est une erreur. Le peuple québécois, explique-t-il, est sommé de s'accommoder, alors que lui-même n'est pas reconnu. Les nationalistes qui s'opposent au pluralisme ont tort, mais les pluralistes qui négligent ou nient le manque de reconnaissance du peuple québécois se trompent aussi. «Si le peuple québécois pouvait être reconnu et être en mesure de s'affirmer comme peuple, conclut-il, il pourrait être plus conciliant et ouvert à l'égard du pluralisme.»

C'est aussi la thèse que défendent Jacques Beauchemin et Louise Beaudoin dans Le Devoir du 13 février. Ils proposent de «s'ouvrir au pluralisme des valeurs sans pour autant renoncer à un horizon de sens commun». Selon eux, cela exige, notamment, de «se donner une culture de convergence [...] qui est celle de la majorité» et qui s'appuierait sur une charte de la laïcité, sur la priorité accordée à l'égalité homme-femme par rapport à la liberté de religion, sur un solide enseignement de l'histoire nationale à l'école, sur une loi 101 renforcée et sur une citoyenneté québécoise.

Défense du modèle libéral-pluraliste

Souvent caricaturé par ses adversaires, le modèle libéral-pluraliste défendu par Jocelyn Maclure et Charles Taylor est exposé en détail dans Laïcité et liberté de conscience. Il repose sur l'idée que la laïcité doit assurer le respect de l'égalité morale et la protection de la liberté de conscience et de religion des individus, grâce à la séparation de l'Église et de l'État et à la neutralité de l'État à l'égard des religions. Les conceptions de la vie bonne étant multiples et la rationalité devant reconnaître ses limites «quant à sa capacité à statuer sur les questions du sens ultime de l'existence et de la nature de l'épanouissement humain», il s'ensuit que «l'essentiel est que les citoyens se rejoignent, à partir de leur propre perspective, sur un ensemble de principes communs [dignité humaine, droits de la personne, souveraineté populaire] capables d'assurer la coopération sociale et la stabilité politique». Maclure et Taylor reconnaissent aussi la nécessité d'un calendrier commun et d'une langue publique commune. Pour assurer, cela dit, que «l'identité morale» des individus qui adhèrent à des convictions profondes diverses (religieuses ou autres) ne soit pas compromise, le modèle libéral-pluraliste prône le principe de l'accommodement raisonnable, qui ne remet pas en cause les «principes communs».

Pour les deux philosophes, «l'exigence de neutralité s'adresse aux institutions et non aux individus». Aussi, interdire les signes et rituels religieux dans l'espace public porterait atteinte inutilement à la liberté de conscience. On devrait, par exemple, avoir le droit de mourir à l'hôpital en musulman, en catholique ou en athée. De même, interdire les signes religieux aux agents de l'État restreindrait leur liberté de conscience et pourrait compromettre leur égalité à l'emploi, sans gain social appréciable.

Aux républicains qui affirment que «l'effacement de la différence est une condition préalable à l'intégration et à la cohésion sociale», Maclure et Taylor répliquent que «le développement d'un sentiment d'appartenance et d'identification dans les sociétés diversifiées passe [...] davantage par une "reconnaissance raisonnable" des différences que par leur relégation stricte à la sphère privée». S'ils acceptent le hidjab, ils refusent toutefois la burqa et le niqab en classe (mais ailleurs?), reconnaissent que les cas des juges, des policiers et des gardiens de prison sont délicats et se penchent sur la possibilité d'une prolifération des demandes d'accommodement ou des demandes opportunistes, c'est-à-dire non fondées sur la sincérité de la croyance, selon le critère de la Cour suprême.

Cet ouvrage a un angle mort: la question nationale québécoise. Les Seymour et Beauchemin auront raison de lui reprocher cette négligence. Il reste néanmoins solide sur le plan philosophique et a le mérite de rappeler, après les rationalistes Rawls et Habermas, que «les perspectives religieuses sont des sources morales importantes pouvant contribuer de façon significative à l'approfondissement de la culture démocratique».

***

Laïcité et liberté de conscience
Jocelyn Maclure et Charles Taylor
Boréal
Montréal, 2010, 168 pages

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9 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 27 février 2010 09 h 42

    Échappatoire déraisonnable

    "La religion, c'est l'échappatoire de ceux qui sont trop lâches pour se reconnaître responsables de leurs propres destinées."

    Jean-Paul Sartre / 1905-1980

  • Marie-Michelle Poisson - Inscrite 27 février 2010 22 h 26

    Comment être sainement philosophe?


    La réputation de Charles Taylor en tant que “grand philosophe” est surfaite.

    Quiconque l’étudie attentivement remarque aussitôt que ses thèses principales ne sont ni plus ni moins que du “réchauffé” des thèses anti-lumières de E. Burke, J. G. Herder ou I. Berlin. Thèses qui sont reprises encore pour l'essentiel dans ce nouveau livre.

    Malaises avec Charles Taylor

    Les œuvres de Charles Taylor les plus connues du grand public sont Le malaise de la modernité et Multiculturalisme . À la lecture des ces ouvrages, j’ai vite été frappée par la virulence de certains passages. J’ai eu quelques difficultés à concevoir qu’on puisse accuser des auteurs tels que Descartes, Rousseau, Kant d’être à l’origine des pires maux de la société moderne comme en témoignent les quelques passages qui suivent ;

    Version intégrale : http://www.mlq.qc.ca/cite-laique/numero-10/malaise

    Lire aussi : Taylor et les anti-lumières http://www.vigile.net/Taylor-et-les-anti-lumieres

    Une si «grand philosophe» n’aurait jamais dû se compromettre en accepteptant le prix de la très controversée fondation Templeton. En acceptant ce prix, Charles Taylor se discrédite complètement aux yeux de la profession philosophique.

    http://www.mlq.qc.ca/cite-laique/numero-9/charles-

    Marie-Michelle Poisson

  • Lise Boivin - Abonnée 28 février 2010 15 h 03

    Christianisme: source d'espoir

    Dans son gros livre, Les Sources du Moi, Taylor conclut, après avoir montré longuement comment la modernité jette les individus humains dans le pire désarroi, que l'espoir de nous sortir de là se trouve «peut-être» dans le christianisme.

    Je lui propose donc de se faire moine et de laisser la philosophie tranquille. Sinon elle risque de lui apparaître, comme c'est arrivé à Boèce dans sa prison, et de lui reprocher de trouver sa consolation ailleurs qu'en elle.

    Oui, surfaite la réputation du «grand philosophe».

  • Stéphane Laporte - Abonné 28 février 2010 15 h 13

    heeeeeee......

    «S'ils acceptent le hidjab, ils refusent toutefois la burqa et le niqab en classe»
    Je me demande pour quoi le hidjab et pas le niqab? Qui a décidé qu'on pouvait cacher les oreilles et les cheveux, mais pas le nez et la bouche?? Qui décide des parties de l'anatomie qui sont acceptable de cacher et celle que l'on doit obligatoirement dévoiler? Qui décidé de l'apartheid des organes?

  • Lise Boivin - Abonnée 28 février 2010 17 h 36

    Bonne question: qui décide?

    En effet, monsieur Ouellet, qui décide que je ne peux me promener nu en ville ou avec un cagoule en été ou dans une banque en hiver? Qui décide de l'avortement ou de l'euthanasie assistée? Qui décide qu'on ne doit pas faire de bruit après onze heures? Qui décide qu'on ne doit pas mettre ses poubelles au chemin n'importe quand? Qui décide des tenues vestimentaires dans certains milieux de travail? Qui décide? Nous, bien sûr. Et nous sommes nombreux, et le processus de décision est complexe.

    L'apartheid de vos organes génitaux, par exemple, me convient parfaitement. Et c'est probablement réciproque. L'apartheid du visage me convient moins.