Le Cabano des castors

Kahnawake, Grey Owl. Entre ces extrêmes se déploie toute la gamme des possibles identitaires, du repli ethno-racial à l'invention et l'auto-définition. La femme de Grey Owl, Anahareo, alias Gertrude Bernard, était d'ailleurs une Mohawk. L'identification totale à une culture, lorsque, poussée à la limite, comme chez Grey Owl, elle amène un homme à se réinventer jusqu'à l'origine, peut être vue, au choix, comme une imposture ou comme le plus formidable hommage qui puisse être rendu à cette culture et aux peuples qui la portent.

Si on considère le sort qu'ont connu l'oeuvre, pratiquement tombée dans l'oubli pour cause de «supercherie», et le personnage, ce «faux Indien» devenu l'idéal repoussoir, une sorte de clown, dès que les complexes questions d'identité et d'autochtonie sont abordées, il faut constater que la première perception a semblé prévaloir jusqu'ici. À trois quarts de siècle de distance, le destin de Grey Owl ressemble à une interrogation capable d'intéresser tout autant le Québécois de 2010 que le Mohawk épris de génétique. Le temps est peut-être venu de jeter un coup d'oeil plus sérieux à ce drôle de Guibou.

Il est réédité à Paris, profitons-en. À part quelques agaceries de langage (pirogue pour canoë, ça choque un peu l'oreille, surtout pour décrire des tribulations se déroulant pour l'essentiel dans le nord-est de l'Ontario, l'Abitibi et le Témiscouata; et puis, les castors de ce livre ont la bizarre habitude de procréer des chatons, ce qui aurait normalement dû rendre même le plus stupide des traducteurs un peu perplexe; mais bon, on parle là d'une époque lointaine et ce genre de traduction parigote est aujourd'hui tout à fait impensable, n'est-ce pas?), à part, dis-je, ces quelques agaceries, on a droit à un bel ouvrage, avec juste assez de photos et de dessins de la main de l'auteur pour rompre la monotonie du texte imprimé. Je parle ici du livre que j'ai lu, le second écrit par Grey Owl, mais son premier est lui aussi réédité par cet éditeur au nom éminemment poétique (Souffles), que je ne connaissais pas. Et c'est un projet qu'il faut saluer.

Je suis bien tombé. Car je n'ai pas vu la poutine hollywoodienne qui a été tartinée sur le sujet, avec un ancien James Bond dans le rôle-titre, et c'est donc avec une douce, quasi jubilante satisfaction que j'ai découvert que les aventures les plus marquantes de Grey Owl, celles qui vont exercer sur son existence une influence déterminante, sa traversée du Rubicon, se sont déroulées sur le territoire du Québec. Je savais, parce que la chose est parfois mentionnée, mais comme toujours en passant, simple rumeur que personne ne se serait jamais donné la peine d'approfondir, que l'homme avait été vu par chez nous dans les années 30. Pour moi, il restait un homme de l'Ouest dont les exploits s'étaient passés quelque part du côté des Rocheuses. Il finira, de fait, ses jours dans un parc national de la Saskatchewan, une des rares fois où, plutôt que de foutre les humains dehors comme à Forillon et à Kouchibouguac, on en invite un à s'installer et à prendre racine.

Mais le chapitre le plus décisif de l'histoire de cet homme de plume a lieu au Québec. Le fait semble un peu occulté. En anglais, l'article de Wikipedia, avare de localisations géographiques, se contente de faire référence au Canada comme à un beau grand tout. Et en français, on a droit à une magnifique page blanche, virginale. Même la biographie incluse à la fin du présent volume fait l'impasse sur la cruciale incursion de plus de deux ans au Témiscouata, là où naît le projet d'une colonie de castors vouée à l'étude et à la conservation. En googlant ce chouette Indien, on découvre qu'il aurait laissé son nom à un fromage de chèvre de Notre-Dame-du-Lac. Évidemment, l'électronique ne fait pas foi de tout et il va falloir fouiller un peu du côté des livres, qui peuvent toujours servir, pas vrai?

Nourri d'histoires de cow-boys et d'Indiens, Archibald Belaney débarque à Témiskaming, sur l'Outaouais, à l'âge de 19 ans. De la vie des bois, les Ojibways vont tout lui apprendre. La Dernière Frontière qu'il décrira passe quelque part entre les anciens postes de la Compagnie de la Baie d'Hudson, tel que Moose Factory, et les immenses forêts qui courent vers le Septentrion et l'Ungava. Plus tard, il se dirige vers l'Abitibi, «contrée vaste, peu explorée», en quête de nouveaux territoires de trappe, et y affronte la déception de croiser nos braves colons arrivant en sens inverse des vieilles paroisses du Sud et débarqués par pleins wagons de chemin de fer. Cet Européen ensauvagé n'eut pas des mots trop tendres pour décrire nos chômeurs expédiés au nord par bon débarras: «batteurs de buissons de la plus basse espèce, malpropres et mal tenus, une stupide paysannerie d'Europe en train de mettre en pièces la forêt...» Et leur entreprise: «deux moissons par an, l'une de neige, l'autre de cailloux».

Quand on voit, aujourd'hui, des trembles fauchés par les castors jusque dans les fossés de l'autoroute 40, on se sent bien loin des dévastations d'alors. Au pays des fourrures même, le castor avait pratiquement disparu. Et les deux grandes histoires d'amour de Grey Owl commencent à peu près en même temps, quelque part du côté du lac Simon et du grand lac Victoria: Anahareo, ravissante femme-enfant d'après une photo, doublée d'une prospectrice d'or; et les castors. Le couple adopte d'abord les deux petits d'une mère tuée par Grey Owl. Ce dernier, adouci par son Iroquoise au coeur tendre, dit alors adieu aux pièges et sa vie, leur vie, change du tout au tout.

Au-delà de la simple question identitaire soulevée par le cas Grey Owl, on s'entend maintenant à reconnaître en lui un précurseur indispensable du mouvement conservationniste. Vu comme naturaliste, Grey Owl incarne un chercheur dont le sujet principal est notre rapport au monde vivant. J'abrège: il prouve que la symbiose homme-animal est possible et ne peut pas toujours être réduite à cet anthropomorphisme qui est l'utile bête noire de quidams qui parlent à travers leur chapeau (de poil). Ceux à qui importent les vieilles amitiés du pure-laine avec le monde autochtone devraient au moins lire les pages réservées à Cabano, la ville où, chez les notables, on se découvre devant le Sauvage.

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Un homme et des bêtes
Grey Owl
Traduit de l'anglais par Jeanne Roche-Mazon
Éditions Souffles
Paris, 2009, 350 pages
1 commentaire
  • Geoffroi - Inscrit 2 mars 2010 18 h 06

    Hurluberlu

    Vous devriez plutôt vous intéressez à la civilisation métisse amérindienne/ blanche francophone ( Amérindiens, Québécois, Acadiens, Louisianais, Français) et angloaméricaine ( Amérindiens, Écossais, Irlandais ..) qu' à cet hurluberlu sans intérêt. Elle a durée 250 ans (pcq commerce des fourrures en dehors de Cabano).