Sur le seuil

Le plus récent livre de Carole Massé est minimaliste, épuré, distancié, et d’autant plus cruel. Il met en scène des triplés, séquestrés par un père tout puissant, tyrannique.
Photo: Source VLB Le plus récent livre de Carole Massé est minimaliste, épuré, distancié, et d’autant plus cruel. Il met en scène des triplés, séquestrés par un père tout puissant, tyrannique.

C'est Marguerite Duras qui disait: «Je n'ai jamais rien fait d'autre qu'attendre devant une porte fermée.» Dans L'arrivée au monde, de Carole Massé, ils sont trois, trois enfants qui attendent, devant une porte fermée.

«Pour les enfants qui ont attendu», écrit l'auteure, en guise de dédicace. Son livre, minimaliste, épuré, distancié, et d'autant plus cruel, met en scène des triplés, séquestrés par un père tout puissant, tyrannique.

La mère? Disparue, partie. Elle a foutu le camp, en disant: «Je reviendrai.» Mais elle ne revient pas. Les jours, les mois, les années passent dans cette maison du bout du monde où règnent le silence et la terreur.

Pas de repère. Pas de dates. Aucun lieu identifiable. Nous sommes dans un endroit isolé, à la campagne. C'est tout. Nous sommes dans une maison de fous. Où le père fait la loi, instaure des règles inimaginables. Et où les enfants obéissent en baissant la tête, sans chercher à comprendre, parce que c'est comme ça.

Cet homme, qui est-il au juste? On ne le sait pas. Ce qu'on connaît de lui se résume à ceci: sa femme est partie, il ne s'en est pas remis. Il l'aimait, possessif et jaloux. Elle étouffait, elle est partie. Voilà.

Celle qui parle, qui raconte, n'a pas de nom. Elle est la soeur de Jade, de José. Elle est l'enfant d'une mère qui s'est enfuie et d'un père dément. C'est tout. Elle est celle qui cherche un sens à tout cela.

«Nous venons de nulle part.» C'est la première phrase du livre. «Je viens de nulle part et je n'irai nulle part», peut-on lire 70 pages plus loin. À la dernière page.

Quel contraste. Rien à voir avec le roman précédent de Carole Massé, Secrets et pardons. Une fresque historique à grand déploiement, de plus de 600 pages: une histoire d'amour déchirante, avec en toile de fond Montréal à la fin du XIXe siècle.

C'est ce qu'on appelle savoir surprendre. Savoir se renouveler. De la part d'une écrivaine qui publie, à petite dose, de la poésie, des récits, des romans, depuis 35 ans déjà.

Secrets et pardons avait des airs de Jane Austen et d'Edith Wharton. L'arrivée au monde rappelle par certains aspects Le grand cahier, d'Agota Kristof. Le contexte de la guerre en moins.

Mais pour le reste, pour le confinement auxquels sont contraints les enfants, pour la cruauté dont ils sont l'objet et qu'ils finissent eux-mêmes par pratiquer, et parce qu'ils sont livrés à eux-mêmes, finalement, on s'y croirait presque. Même ton, aussi. Sec, cassant. Qui donne la chair de poule.

On ne peut s'empêcher non plus de penser à La petite fille qui aimait trop les allumettes, de Gaétan Soucy. À cause du père monstrueux, de la réclusion des enfants, dans un lieu inquiétant, isolé. De la rage qui se déchaîne. Mais sur un mode différent. De façon plus allusive, elliptique.

Une étrangeté, qu'on ne saurait expliquer, se dégage de l'ensemble. À la limite, on pourrait aussi trouver des références chez Kafka. Mais L'arrivée au monde, à vrai dire, crée son propre univers, creuse ses propres sillons. Le livre se suffit à lui-même.

Nous sommes ici dans une oeuvre achevée. Qui porte en soi sa propre part d'insaisissable. Économie de mots. Évocation du trop, de la douleur, du manque, plutôt qu'étalement des sentiments.

Pour parler du père, de sa froideur, on a droit à ceci: «Il ne nous donne jamais ses bras, il les garde pour lui.» Pourquoi? «On soupçonne que notre mère a emporté les vrais bras dans sa valise et que ceux qu'il porte sont faux.» C'est-à-dire: «Il ne veut pas risquer de se les voir arracher une seconde fois, s'il nous les tend à nous, faméliques mendiants d'amour.»

Il y a des passages qui nous happent. Dont on n'arrive pas à se défaire. Comme celui qui suit, quand la narratrice raconte que le soir, à son arrivée, le père donne à ses enfants enfermés toute la journée, tout nus, affamés, du poisson. Du poisson cru.

On lit: «Après avoir enduit de lait les chairs visqueuses nous y fixons nos canines, en commençant par les yeux.» Puis: «Si ceux-ci résistent, nous les extirpons avec nos doigts et les croquons comme des bonbons avant de déchiqueter les filets.»

Jamais l'écriture n'est appuyée, jamais l'auteure ne souligne à grands traits quoi que ce soit. Ça crisse, ça hérisse, mais ça glisse. Comme si la vie c'était ça finalement: une longue suite de glissades dans un tunnel sans fin où on n'a de prise sur rien. Jusqu'à ce que...

Jusqu'à ce que la vengeance éclate et que la révolte prenne le dessus. Ce père fou, cette loque, va vieillir, ses enfants aussi. Il faudra bien sortir, quitter la maison du bout du monde pour découvrir l'ailleurs, la vraie vie.

Mais comment savoir ce que l'on fera de sa liberté une fois la porte franchie? Comment se débarrasser de ses prisons intérieures? Comment faire pour ne pas perpétuer la violence inscrite en nous? Comment savoir si on peut aimer, et être aimé?

C'est ici que le chemin des enfants devenus grands se sépare. Ici que l'on verra chacun réagir différemment. Le même passé, le même enfer vécu, le même utérus partagé, la même mère enfuie et le même père dément, rien de cela n'empêche l'individualité, la singularité des êtres.

L'arrivée au monde ne donne pas de clé. Pas de clé unique dans le sens de vérité unique. Pas d'explication. Un simple constat: certains s'en sortent, d'autres pas.

Mais qu'est-ce que s'en sortir, au juste? Pour certains, comme la narratrice, ce peut être de mettre des mots sur le silence, l'attente, la violence, la folie. Ce peut être d'abattre les cloisons entre elle-même et ce qui la sépare du monde de toutes les façons.

Mais est-ce que cela a du sens pour autant? Qu'est-ce que le sens d'une vie? Que signifie l'arrivée au monde, finalement? On ressort de cette fable cruelle, tragique, la tête pleine de questions. Et foncièrement troublés.

***

L'arrivée au monde
Carole Massé
VLB
Montréal, 2010, 80 pages

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