Entre films gadgets et bijoux d'auteurs

En août dernier, Disney avait convié le milieu du cinéma à Toronto à une méga-offensive promotionnelle. Venus d'un océan à l'autre, journalistes et exploitants de salles canadiens se marchaient sur les pieds, regardaient le menu à l'écran, savouraient des petits fours. But inavoué de l'opération: redorer le blason de Disney, qui avait connu son poids de déroutes dans la foulée de la crise économique: pertes de revenus, licenciements de cadres, crise existentielle, etc. Le major entendait ouvertement promouvoir les films de l'année, ceux en trois dimensions par-dessus tout.

L'industrie tirait la langue et comptait ses sous, alors que le krach nuisait également au virage 3D de Hollywood, les salles nord-américaines ayant été moins nombreuses que prévu à s'équiper en conséquence. Les productions en relief qui se préparaient à voler à l'assaut du marché rongeaient leur frein.

Si bien qu'Avatar de Cameron (hors du giron Disney), appelé à sortir uniquement en 3D, mit de l'eau dans son vin et occupa également des écrans traditionnels. Mais le film rencontra un tel succès qu'il poussa le bouchon de la conversion des écrans en 3D, avec accélération du processus.

Fin de la parenthèse et retour en août dernier, lors du jour J de la promotion Disney en sol canadien. Le studio misait avant tout sur une grande star: la sortie printanière d'Alice in Wonderland de Tim Burton, avec Johnny Depp, Helena Bonham Carter, Anne Hathaway, la jeune Mia Wasikowska, etc. Une expo itinérante de costumes, d'accessoires et de décors tirés de l'univers de Lewis Carroll revisité par Burton faisait escale dans la Ville reine pour inviter les médias à garder le public avide. Les blogueurs s'attelaient au décompte des jours. Ah! voir Alice transformée en ado sexy, plonger dans son terrier à la suite du lapin pressé! Sourire de concert avec le chat du Cheshire! Savourer à l'avance la griffe du cinéaste d'Edward Scissorhands posée sur cette ode à l'imagination folle. Vivement le 5 mars!

Mais à quelques jours de la sortie commerciale, les choses ont changé. L'équipée d'Alice, d'un côté comme de l'autre du miroir, tourne un peu casaque. Disney a écourté sa vie en salle: douze semaines plutôt que les dix-sept habituelles sur grand écran. Puis presto! On passe au support DVD. Bien entendu, les exploitants de salles craignent de dangereux précédents et, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Italie surtout, plusieurs d'entre eux boycottent le film... Ici, on est généralement moins vindicatifs.

En attendant, le public y perd son latin. Pourquoi, juste au moment où le bassin de salles en 3D atteint son seuil critique, Disney ne profite-t-elle pas de l'aubaine pour étirer la vie d'Alice en relief, sa production chouchou?

Chouchou? Hum! Moins qu'hier, semble-t-il...

Ce n'est pas pour briser les embargos, mais, soit dit entre nous, le film éprouve des problèmes de tous ordres: rythme, ton, etc. Tim Burton, si acide, est-il vraiment soluble dans l'alcool sucré Disney? Bonjour les concessions! Au début de sa carrière, tous ses projets avaient été recalés dans son giron. Le cinéaste avait quitté la boîte le caquet bas, récoltant la gloire ailleurs, chez ceux qui croyaient en son noir génie.

L'argument du studio invoquant les dangers de piratage pour justifier la rapide réincarnation sur DVD d'Alice paraît absurde, puisque ni le piratage ni le DVD ne rendent la troisième dimension, supposément racoleuse.

Et si Disney, après une batterie de visionnements-tests, croyait moins en sa petite Alice? Mon petit doigt m'assure qu'il y a de la déception dans l'air. Autre chose aussi.

Fantaisie du moment, bonbon à la mode, le 3D n'est pas un gadget au long cours et il tire déjà la patte. Énième tentative pour attirer le public devant les grands écrans en multipliant les effets boeufs, le cinéma en relief se verra-t-il recalé par une autre technologie plus sensationnelle? Faudrait-il ressusciter l'odorama du Polyester de John Waters en 1981, quand le spectateur muni de cartes à gratter pouvait sentir la pizza, la rose ou la merde, au fil de l'action? Plus grande, plus excitante, plus folle, la production de divertissement, jusqu'à ce que la balloune crève un jour, renvoyant bientôt les spectateurs directement au DVD sans le tremplin du grand écran. Faute de nouvelles contorsions à offrir.

Et pourtant... Dans le champ du vrai cinéma, aux antipodes des machines à sensations, de petits miracles ont lieu, discrets, timides, dont on salue la véritable audace.

Prenez The Hurt Locker (Le Démineur) de Kathryn Bigelow, grand concurrent d'Avatar dans la course aux Oscar — neuf nominations chacun —, supérieur à lui, au fait. Alors que la fable post-apocalyptique de Cameron se répand dans tous les cinémas de Montréal, le merveilleux film de guerre de son ex-épouse demeure confiné à l'ombre. Mais pas tout à fait...

En effet, un irréductible propriétaire de salle le présente bel et bien toujours, seul de sa sorte en ville. J'ai nommé Bernie Gurberg, à la tête du cinéma Dollar, en plein centre commercial du boulevard Décarie. Il croyait au film, l'a maintenu longtemps, avant de lui retirer l'affiche un mois, faute de clients. Or, après l'annonce des nominations aux Oscar, Gurberg a remis The Hurt Locker en salle et les cinéphiles se ruent sur cette denrée devenue rare et précieuse. Car allez comprendre les enjeux du gala de Hollywood en fin de semaine prochaine après avoir raté le film de Bigelow... Au Dollar, le vrai bijou! Juste pour ne pas laisser au cinéma-spectacle le dernier mot...