La fenêtre d'exploitation

Une infime fraction des longs métrages gardent l'affiche plus de six semaines en salles. Avatar est un cas d'exception. J'ai tué ma mère aussi. Si bien que la parution en DVD d'Alice in Wonderland, huit semaines après sa sortie le 5 mars, annoncée par Disney, ne devrait en principe scandaliser personne. D'autant que depuis une dizaine d'années, la fenêtre d'exploitation des films en salle s'est largement rétrécie.

Et dans un avenir plus ou moins rapproché, tous les prophètes du milieu soutiennent que les sorties en salle, en DVD, à la télévision à la carte, seront simultanées. Alors pourquoi tout ce boucan et ces menaces de boycottage du film de Tim Burton venues principalement de Grande-Bretagne et des Pays-Bas?

Parce que la réalité rattrape les propriétaires de salles. Autrefois le maillon fort dans l'exploitation d'un film, ils sont en train de devenir son maillon le plus fragile, pour plusieurs raisons:

- La part de revenus qu'ils tiraient de l'exploitation des films dans leurs salles a reculé de plus de 5 % au cours des dernières années (grosso modo de 50 % à 45 %), conséquence d'un bras de fer avec les distributeurs qui doivent récupérer les pertes encourues par la réduction du nombre annuel d'entrées en salle et couvrir une partie des sommes astronomiques investies dans la promotion.

- Chaque gros canon fait l'objet d'une négociation à la baisse de la marge de revenus garantie au propriétaire de salles, au profit du major qui le distribue.

- Sur la pression des studios, les réseaux de salles sont en train de s'endetter massivement pour s'équiper de projecteurs numériques, ce qui, du coup, les rend très (trop) dépendants de l'offre.

- La fenêtre pour exploiter les films numériques et en 3D, incidemment pour amortir rapidement l'investissement, est en train de se réduire.

En reconnaissant que le modèle «à l'essai» proposé par Disney deviendrait la norme, Avatar, toujours deuxième au box-office d'Amérique du Nord, avec des revenus considérables pour les exploitants de salles, paraîtrait en DVD dans trois semaines. À l'Association des propriétaires de salles et de ciné-parcs du Québec, on ne se mouille pas trop. Son président, Didier Farré, soutient à propos d'Alice que «ce n'est pas dans l'intérêt du distributeur de sortir le film en DVD si le film fait encore des revenus en salle». J'ai pour ma part du mal à imaginer que Disney, la plus grande puissance mondiale en matière de divertissement, travaille contre son propre intérêt.

Alors qu'en est-il réellement? On ne peut que supposer. Supposer par exemple que les coûts promotionnels liés à la sortie en salle serviront aussi à faire la réclame du DVD. Alors que selon le modèle actuel, la campagne publicitaire du DVD est séparée, le film ayant, dans les quatre mois réglementaires séparant sa sortie en salle de sa parution en DVD, quitté les écrans radars. Une parution en DVD huit semaines après la sortie permet aux distributeurs de l'annoncer au bout de cinq semaines d'exploitation. Pendant qu'il est encore dans l'actualité. S'il désavantage les exploitants, le calcul est très cohérent et le modèle économique suggère d'importantes économies d'échelle. Pour les distributeurs.

En Grande-Bretagne, Odeon a menacé de ne pas exploiter le film si Disney allait de l'avant. Les deux parties ont conclu hier une entente dont les détails n'ont pas été dévoilés, mais qui très certainement ont à voir avec la part de revenus partagés. Si les studios réduisent la fenêtre d'exploitation de leurs films en salle (de 17 à 12 semaines, pour être précis), je ne vois pas d'autre solution à court terme qu'un partage plus équitable des revenus avec les propriétaires de salles. Il n'y a pas d'enjeu éthique ou artistique dans ce débat. Seulement un enjeu économique. Et les exploitants, autrefois si puissants, n'ont plus le pouvoir de négociation qu'ils avaient.