Une certaine étiquette en matière de vin

L'entrecôte est prévue pour vendredi soir chez Roger. Vous salivez déjà en descendant à la cave. Pour l'entrecôte, bien sûr, car vous savez que votre hôte est un maître rôtisseur, pour le vin ensuite, ce Lynch Bages 1983 que vous aviez acheté en quantité lors du Courrier vinicole de l'époque et qui est aujourd'hui prêt à être bu. Fête en perspective! À moins bien sûr que votre vin ne soit bouchonné. C'est pour cette raison que vous levez aussi une fiole de Margaux 1990. On n'est jamais mieux servi que par soi-même, et cela, même s'il vaut mieux prévenir que guérir, comme le dit si justement le proverbe.

Le soir fatidique arrive. L'air embaume. Vous rêvez déjà de ces crus dans lesquels vous croyez et qu'il vous tarde de partager. Votre hôte vous accueille, vous débarrasse en échange d'une flûte de mousseux. Bla, bla, rebla bla et reblabla bis, car une autre flûte s'ajoute; puis, vous passez à table. Sur celle-ci, une carafe attend dignement, en attendant de recouvrer sa transparence originelle. Vous songez: «Est-ce mon Lynch Bages?» Puis, sur le buffet, vous reconnaissez ces deux sacs contenant vos bouteilles apportées pour l'occasion. Roger vous sert. Vous humez. Rien à voir avec le célèbre pauillac. En fait, pas fort, le candidat en carafe. Votre enthousiasme chute d'un cran.

Dans un tel contexte, vous essayez de vous glisser subrepticement dans la peau de la grande prêtresse du savoir-vivre et de la bienséance, j'ai nommé la baronne Nadine de Rothschild. Pas facile, il est vrai, mais ce soir, vous savez que vous pouvez y arriver. Vous n'allez tout de même pas soulever un malaise comme d'autres soulèvent un lièvre en demandant à votre hôte devant l'assemblée où diable sont passées vos bouteilles... Ce ne serait pas convenable.

Bref, vous ruminez sous le couvert de votre cuisine intérieure en songeant à ce qu'aurait fait la dame en question devant une telle situation:

1- Elle aurait bu le vin versé, espérant que le suivant serait meilleur.

2- Elle aurait versé le vin dans le pot de fleurs le plus proche à l'insu du regard de tous.

3- Elle aurait vanté les qualités de rôtisseur de Roger en espérant que celui-ci vante les qualités du vin.

4- Elle aurait soumis à l'assemblée ses vues sur l'accord parfait que constituent le vin de pauillac et l'entrecôte grillée.

5- Elle aurait calé son verre dans l'espoir qu'enfin, Roger mouille la carafe du Lynch Bages 1983.

Mais c'est bien mal connaître Roger. À titre d'amphitryon qui n'a de leçon à recevoir de quiconque, l'homme sait très bien que:

1- Qu'importe les vins apportés par les invités, il les met toujours irrémédiablement de côté car il s'assure déjà au préalable, pour son menu de la soirée, du meilleur accord vins et mets possible afin de satisfaire au plus haut niveau ses invités.

2- Que, sous l'anonymat de la carafe, il devient indélicat, pour ne pas dire disgracieux, de s'informer du contenu de ladite carafe — et de son corollaire le prix — sans créer en retour un petit malaise chez l'hôte en question.

3- Que ses réserves de bordeaux 1983 étant au plus bas, l'occasion est belle pour notre amphitryon de renflouer ses coffres.

4- Qu'il vaut mieux déguster ce fameux Lynch Bages 1983 à tête reposée, quelques jours plus tard, afin qu'il se remette du choc du transport, histoire d'honorer la cave, pour ne pas dire le cave de l'invité qui croyait si bien faire.

5- Qu'il s'empressera d'avoir sous le bras ladite bouteille de pauillac apportée lors d'un précédent dîner par ce même invité lorsqu'il sera lui-même convié chez cette même personne à dîner. Il fera ainsi d'un liège deux plop! L'hôte sera tout aussi heureux de revoir sa bouteille que l'invité délivré du fardeau d'avoir à puiser dans ses réserves. Suffisait d'y penser!

Trois chardonnays

Trois chardonnays, mais auparavant un blanc sec, léger en alcool «épicé», avec une touche résine provenant du célèbre Pinus halepensis déjà vanté sous Homère mais tombé depuis en désuétude avec l'apparition de retsinas de médiocre qualité. En fait, ce Ritinitis Nobilis (17,35 $ - 110974434) du Peloponesse grec renoue avec une tradition ancienne, mais avec cette technique moderne parfaitement maîtrisée qui fait en sorte que le cépage roditis s'enveloppe d'une nuance balsamique comme, par exemple, un chardonnay trouverait au contact de la barrique ses notions riches de grillé ou encore de beurré. Un blanc vivace et agile, non boisé, qui s'oxyde très lentement (même en vidange sur une période d'une semaine!) et qui comblera ces feuilles de vigne farcies ou ces petites boulettes d'agneau épicées au curcuma et au gingembre frais. Un vent frais souffle désormais sur le retsina, à découvrir donc! ***, 1

- Chardonnay 2008, Domaine La Lieue (16,35 $ - 10884655): ce beau chardonnay nous arrive chaque année sur le bout des pieds, sans tambour ni trompette, avec cette irrésistible vérité fruitée qui transporte à tout coup. C'est juteux, ample, bien sec, peu acide et doucement miellé, jouant sur l'épaisseur et la rondeur en raison d'une concentration et d'une vinosité adéquates. ***, 1

- Ironstone 2007, Chardonnay, Californie (17,55 $ - 979294): un blanc sec tout en fruit, généreux, vivant et équilibré sur le plan boisé, persistant sur une finale évoquant l'agrume mûr. À servir sur vos pita poulet relevé de quartiers de mangues. ***, 1

- Mercurey 2005 «Les Mauvarennes», Faiveley (23,65 $ - 715144): tout le style Faiveley, à la fois retenu, parfois strict, tracé à la verticale mais ici plus épanoui en raison de ce millésime d'exception. Discrétion mais grande précision de flaveurs, très habillement élevé sous bois, gagnant en prestance, en vigueur, en profondeur avec le parcours en bouche. Classe indéniable. ***1/2, 2 ©

- Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. © : le vin gagne à séjourner en carafe.

- Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2010 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ et chroniqueur à l'émission de Christiane Charette à l'antenne de Radio-Canada.

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Les vins de la semaine

La belle affaire


Saveurs oubliées 2008, Côtes du Roussillon (11,70 $ - 448498)

Ce beau rouge souple, tendre, glissant et doucement moelleux élaboré par les vignerons catalans laisse en bouche tout le plaisir du vin sans qu'il ait besoin de se casser la tête ou les dents sur trop de matières compliquées. 1.

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Le magnum

Château de La Rivière 2000, Fronsac (76,25 $ le 1,5 l - 11098411)

Ami du beau et du bon, de l'expression virile habilement repliée ici sur une part féminine intrigante, ami du vin de souche où se croisent le fer et l'argile, vous n'aurez pas assez de ce magnum pour suivre l'esprit de ce vin! 1.

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La primeur en blanc


Sancerre 2007, Comte

LaFond, Château du Nozet (30,50 $ - 222521)

Finesse, finesse et finesse, elle s'impose avec tout le poids d'une tonne de duvet de poussins nouveau-nés. Un blanc sec flagrant, juste et précis, alliant légèreté à une grâce trop heureuse de faire vibrer sans lasser. 2.

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La primeur en rouge

Château de Flaugergues 2007, Coteaux du Languedoc

(19,15 $ - 10897919)

Exceptionnel rapport qualité/ plaisir/prix, mais surtout expression très pure de ce terroir de la Méjanelle, contracté et plein de vigueur. Un vin de nez, épuré, d'une certaine élégance, puis bouche étoffée, fraîche. 1

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Le vin plaisir

La Vespa 2007, Monferrato, Michele Chiarlo, Piémont (17,60 $ - 11184976)

Fort astucieuse comme cuvée avec ce diablotin de barbera qui crée rapidement l'ambiance avec sa verve empreinte de rusticité, ce merlot qui lui enrobe un peu les manières et ce cabernet sauvignon qui fait régner l'ordre. Top! 1.
1 commentaire
  • Édouard Lavallière - Abonné 27 février 2010 10 h 50

    Ritinitis Nobilis

    Je suis intéressé par ce vin, mais je n'arrive pas à le retrouver dans la banque de données de la SAQ, ni avec le numéro, ni avec le nom. Est-ce qu'il est disponible à la SAQ?