La retraite? Plutôt crever.

Vous avez remarqué comme le discours entourant la retraite est en train de changer? Soudainement, les têtes blanches deviennent désirables, les vieilles potiches ont peut-être encore une utilité, les sexas sont sexys.

Ils ont beau être délabrés, décatis, défraîchis, fanés ou usés de la calotte, on a encore besoin d'eux pour se remettre à la tâche, Lucien Bouchard l'a dit. Et il était en beau maudit, notre lucide. Allez, hop, retour à la shoppe! On a besoin de vos bras et de vos impôts.

Les chiffres lui donnent raison.

«Il y aura trois fois plus de vieillards de 85 ans et plus dans quinze ans qu'en 2001! Et dix fois plus en 2051. Est-ce que ce seront des pauvres vieux ou des vieux pauvres?», se demande un copain économiste qui me fait valoir que le revenu moyen des 65 ans et plus était de 25 800 $ en 2007. Comptez 6000 $ de moins pour les femmes par rapport aux hommes. On se dirige vers une société de vieilles démunies.

Le décrochage massif des baby-boomers aura un coup social immense et il faudra rendre le marché du travail aussi attrayant qu'une pub de REER ou de Liberté 55 pour garder les effectifs en place. Comment? En changeant les mentalités, j'imagine. En valorisant l'expérience et les rides. Les baby-boomers ont vu neiger même si la neige se fait rare. Remarquez, elle se fait probablement rare à cause «d'eux». Mais ces baby-boomers-qui-portent-tous-les maux-de-la-terre-sur-leurs-égoïstes-épaules ont encore beaucoup à offrir, sinon pour se racheter, du moins pour se sentir utiles.

Le hic, c'est qu'ils seront exigeants sur les modalités de retraite différée. Il faudra leur offrir du temps partiel, des primes pour chaque année additionnelle, le télétravail, une salle de sieste s'il le faut, deux-trois mois de vacances annuelles, voire un physiothérapeute «maison» pour délier les tendons usés, une salle d'exercice pour faire du yoga, un spa, et j'en passe. Ouvrez un dépliant de résidence pour les personnes âgées (55 et plus), les idées ne manquent pas. On se croirait dans un CPE.

La Banque TD les courtise avec des pubs (s'adressant à 1 % de la population) mettant en scène deux boomers en planche à neige dans les Alpes qui affichent le sourire béat de la réussite et disent: «Quand pourrai-je faire ça à temps plein?» Pour les garder, les employeurs vont devoir se plier en quatre devant les volontés de ces employés qui ont rêvé d'une retraite «grand confort» et qui redoutent d'apprendre de la bouche de leur oncologue que l'heure des adieux vient de sonner.

Dans 15 ans, le quart de la population aura atteint l'âge «vénérable» de 65 ans. Et cette main-d'oeuvre qualifiée va désormais agir en consommateur (de loisirs, de médias, de voyages, de soins, de biens communs) et en spectateur. Qui en a les moyens?

La retraite, un mot tabou

Si le Québec a tout intérêt à revaloriser ses sages et à songer à reculer l'heure de la retraite, il en va de même pour de nombreux pays qui revoient l'âge du départ à la hausse. L'Espagne, la France (un des grands combats sarkozyens), et la plupart des pays européens, envisagent ou ont déjà mis en place un système pour relever l'âge légal de la retraite.

À partir de là, ne reste plus qu'à convaincre les boomers que le mot plage est synonyme de cancer de la peau et que le mot retraite est devenu tabou.

«Même si vous avez gagné tout cela à la sueur de votre front, nous sert Marie-Paule Dessaint dans Une retraite heureuse? Ça dépend de vous!, il serait presque indécent de vous replier totalement dans votre vie privée, dans votre bulle, en cette période de profonds bouleversements socio-économiques où tous, ou presque, s'inquiètent à propos de l'impact qu'aura l'arrivée massive des baby-boomers à la retraite sur les finances publiques, les régimes de retraite, les soins de santé et les programmes de sécurité sociale.»

«Il est donc essentiel, voire indispensable, que chacun s'efforce d'équilibrer ses propres valeurs de retraite réussie (son bien-être personnel) avec des valeurs d'équité entre les générations (le bien-être collectif). Sinon, personne ne pourra reprocher aux plus jeunes de s'engager dans une guerre des générations et de reléguer leurs aînés aux oubliettes, par tous les moyens et dans tous les domaines.»

Ça vous dirait qu'on vous laisse moisir dans votre couche? Moi non plus.

Un jour, ce sera ton tour

Admissibles à la retraite, plusieurs boomers feront le saut seulement lorsque leurs forces les auront quittés. Je compte plusieurs ami(e)s qui pourraient jouer au bowling en ressassant les hauts faits de leur brillante carrière. Ils n'en font rien. Languirand (78 ans) s'éteindra au micro, le père Lacroix (94 ans), en célébrant une messe de minuit pour handicapés, ma chum Mimi (71 ans), en écrivant son roman, mon ami Jacques (62 ans) en produisant des émissions de télé.

Jacques a d'ailleurs essayé de prendre une retraite durant deux ans. Il est revenu en pédalant (c'est un grand cycliste): «Ça n'existe pas, la "retraite", dit-il. Le mot me donne des boutons. C'est abstrait. Y'a pas de date butoir tant que tu ne seras pas trop vieux pour le faire. Pendant deux ans, je me suis demandé si je ne devais pas devenir agent d'immeuble, missionnaire en Afrique ou ébéniste. Finalement, je suis revenu faire ce que j'aimais le mieux: produire des émissions. Quand tu fais un métier passionnant, lâche pas ça!»

Une leçon pour moi, je constate que mes amis âgés et restés actifs (ou passionnés) vieillissent en douceur, moins isolés, moins centrés sur eux-mêmes, leurs bobos, la météo, plus optimistes quant à la société à laquelle ils participent, plus proches des jeunes, capables d'offrir leur sagesse, leur vision, de donner des conseils qui ont du recul, celui des années.

Alors, à ces pré-ados qui me demandent parfois quand je compte cracher mon dentier, à ces Y qui espèrent faire du Joblo et surfer sur une piste déjà tracée, je réponds: soyez patients, mon grand-père a rendu l'âme, parfaitement lucide et sans jamais radoter, à l'âge de 96 ans. Et j'ai hérité du dentier...

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Il chante mal mais il écrit bien

Un blogue qui fait des petits, c'est celui de Daniel Rondeau avec son recueil J'écris parce que je chante mal (Septentrion). Dans la foulée des mères indignes et des taxis la nuit, ce jeune prof et (jeune) papa est aussi un observateur vigilant. On appelle ça un écrivain quand en plus il sait raconter. Heureusement qu'il le fait d'ailleurs. Ses billets et sa douce ironie, réunis sous cette jaquette rouge, séduisent même ceux qui sont allergiques au genre.

Ça se lit petit à petit et c'est parfait ainsi. Et ça s'ouvre par: «Écrire un blogue relève beaucoup de l'exhibitionnisme anticipé. C'est un peu comme faire un strip-tease dans le noir et souhaiter que quelqu'un ouvre la lumière.» C'est signé Arthur Rimbaud. Pourquoi pas?

www.danielrondeau.com

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Noté: que le père Benoît Lacroix s'entretiendra avec la journaliste Eugénie Francoeur aux Belles soirées de l'Université de Montréal le 22 mars prochain. «Existe-t-il un art de vieillir?», se questionnera l'historien, médiéviste et théologien bien connu. «La retraite, c'est un mot que je ne comprends pas», me dit cet homme né à une époque où le concept de retraite n'existait pas. «Ça ne correspond pas à ce que la nature a prévu. Ça me fait penser à "battre en retraite"! C'est incroyable les rêves transposés autour de ce mot. Pour moi, c'est l'image d'une hirondelle qui cesse de voler.» www.bellessoirees.umontreal.ca

Retrouvé: dans le Manifeste pour une vieillesse ardente de Roger Dadoun, tout un chapitre sur les carrières octogénaires. Victor Hugo, Zola, Freud, Bernard Shaw, Jung, Bachelard, Picasso ont tous franchi le cap de l'octo en parachevant leur oeuvre. Vous trouverez bien les autres tout seuls. Pour se convaincre que la vie n'arrête jamais et que le travail, c'est la santé.

Aimé: le guide Une retraite heureuse? de la coach Marie-Paule Dessaint (Flammarion Québec). Pour se préparer à ne pas la prendre ou la prendre à moitié, pour choisir son mode de vie selon ses capacités et ses envies, un guide complet et rempli de bonnes pistes, encore pertinent même si la publication date de 2005. Sur l'échelle des stress, prendre sa retraite va chercher 45 points (le décès du conjoint, 100 et le mariage, 50!).

Feuilleté: le nouveau guide de planification Tomber à la retraite écrit à huit mains par des spécialistes de gestion de risques, des planificateurs financiers et une psy. Pour constater à quel point vous n'avez pas les moyens de la prendre ou de «tomber» plus bas.

Reçu: Les nouvelles joies du sexe (Les Presses libres). Ils ont rêvé d'avoir le temps de le faire l'après-midi, le matin, à l'apéro, à l'aube, qu'importe. Le hic, c'est qu'ils ont oublié comment prendre leur temps. Voici de quoi occuper ses journées de façon improductive. Un livre bien fait, illustré sans vulgarité, pour sortir de la routine et retrouver la sensualité en chemin.
11 commentaires
  • Jacques Allard - Abonné 26 février 2010 11 h 20

    Oups !

    Emile Zola : 1840-1902...

  • Normand Chaput - Inscrit 26 février 2010 12 h 42

    re oups

    Bachelard: 1884-1962

  • Paul Bernier - Abonné 26 février 2010 14 h 54

    La retraite AVANT de crever

    Pas sûr qu'il change tant que ça, le discours sur la retraite. Je ne compte plus les fois où on l'associe aux mots-croisés, à l'oisiveté (« mère de tous les vices », nous enseignait-on au collège), au désoeuvrement, à l'ennui, à la maladie, voire à l'attente de la mort.

    Pourtant, tous les retraités que je connais (moi inclus) se félicitent chaque matin de goûter cette liberté. Je veux le proclamer haut et fort, on peut aimer un travail et avoir quand même envie de le quitter pour aller voir ailleurs, tenter des projets, s'adonner à une passion, l'esprit dégagé de la préoccupation de rapporter le pain quotidien.

    Bien sûr, mes copains de collège qui ont leur pratique de médecine, leur étude de notaire, leur bureau d'architecte, ou encore tant de comédiens ou d'écrivains à qui on pose la question à la télévision, ne se voient pas décrocher de sitôt.

    Mais tous ceux et celles qui ont passé trente ou quarante ans au service d'un employeur, assujettis à un carcan bureaucratique ou industriel, souhaitent légitimement s'en affranchir après toutes ces années, et souvent après y avoir laissé toute leur énergie. Il y a un temps pour s'occuper de soi, n'en déplaise à « notre lucide », qui en a pourtant lui-même poussé beaucoup d'autres à la retraite.

    Paul Bernier
    Abonné (depuis que je suis à la retraite)

  • Jeanne Guyon - Inscrite 26 février 2010 15 h 26

    LIBERTÉ 55 ME DÉGOÛTE!

    La retraite? Pour la plupart, un MYTHE!

    Mon compagnon et moi, avions pris notre retraite, il y a 10 ans.
    Lui avait été gestionnaire au gouvernement fédéral pendant 30 ans, il avait 51 ans, en paraissait 40, et était en pleine forme.

    Moi, j’enseignais le français à temps partiel, j’avais 53 ans.

    Lui recevait son chèque de « pension », moi je suis tombée, (quelle chute!) en partie, sous sa tutelle financière, ayant travaillé plutôt à temps partiel depuis notre mariage. Et cette question financière a miné nos rapports, parce que le partage et la jouissance de l’argent dans le couple renvoient à des enjeux de taille.

    La première année, ce fut idyllique, déjeuner quotidien dans un café sur la rue Cartier à Québec. Placotage entre amis retraités, on refaisait le monde à tous les jours. Un jour, observant à la dérobée notre groupe, je nous ai aperçus, nous avions l’air imbéciles.

    Nous sommes deux personnes indépendantes avec des intérêts différents.

    Il a voulu gérer ma cuisine, et moi ensuite. Ce fut l’enfer! Bah, humblement, je l’ai laissé faire et il est devenu un excellent cuisinier.

    Il faisait même le pain! Il s’était acheté une chaise berçante!

    Malgré quelques voyages, beaucoup d’activités culturelles, je me suis ennuyée la première. J’avais des projets plein la tête, mon chum aurait continué à jouer au golf encore quelques années, si je n’avais pas insisté pour lui faire remarquer que quelque chose clochait.

    Vivre 24 heures sur 24 avec son vieux partenaire depuis 30 ans, même encore amoureux, peut disloquer la meilleure des unions.

    Pourtant je savais que la retraite était un passage difficile pour le couple.

    Ce que personne ne m’avait dit, c’est que je me sentirais tellement inutile et idiote.

    Je me disais, c’est ça ma vie, maintenant… NON, 3 FOIS NON!

    Ce qui nous a sauvés : une de mes amies très intuitive lui a proposé de suivre un cours d’agent immobilier et de joindre sa maison de courtage, afin de mettre à profit sa vaste expérience de gestion et ses connaissances de l’humain. En devenant entrepreneur autonome, il est maintenant à 61 ans, l’un des meilleurs agents au Canada.

    Et il m’a dit hier : dans 2 ans, j’entreprends
    un nouveau projet, je ne sais pas encore lequel, mais je ne prendrai jamais complètement ma retraite.

    Et moi, je suis plongée jusqu’à l’éblouissement dans mes études
    en histoire des religions, en vue de l’écriture d’un roman.

    Par grand détour, nous sommes arrivés à nous accomplir selon nos talents respectifs et à nous retrouver le soir fatigués mais heureux.

    Je pense que pour certaines personnes la retraite se vit bien. Mais quelques couples de nos amis ont divorcé.

    En fait, faire ce qu’on aime est l’essentiel. Laisser éclater ses rêves!

    Plusieurs des sexas d’aujourd’hui vont vivre jusqu’à 90 ans!

    Il faut bien continuer d’apporter notre pierre à la construction du nouvel édifice social en train de se bâtir équitablement pour toutes les générations.

    Sur le plan économique, la mise à la retraite devra être retardée.

    C’est une question de justice pour les jeunes
    et de santé pour les vieux!

  • Richard Langelier - Abonné 26 février 2010 18 h 22

    Quel travail?

    Pour le mot «travail», l'anglais distingue «work» et «labour», l'allemand «werke» et «arbeit». On utilise le terme «travail», tout aussi bien pour désigner le dur labeur que l'oeuvre de l'artisan. On parle d'«une femme en travail», d'«un mur qui travaille». Ce que vous accomplissez, Madame Blanchette, tout comme le Père Lacroix, Mimi et Jacques, ce que faisait votre père ne me semblent pas correspondre au dur labeur. Bien sûr, Aragon écrivait et Brassens chantait:
    Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
    Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
    Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare,
    mais ça, c'est parce qu'il n'y a pas d'amour heureux.

    Ce qui inquiète Lucien Bouchard, Claude Castonguay et les conseillers choisis par le ministre Bachand, c'est que les employeurs devront accorder de bonnes conditions de travail pour trouver de la main-d'oeuvre. Ce que vivent les exclus du marché du travail en ce moment les laisse indifférents.