La révolution culturelle

On savait déjà que le groupe des «lucides» avait été élevé au rang de conseiller officiel du gouvernement Charest. Apparemment, il a aussi été chargé de son service de marketing.

Il est vrai que l'austérité est particulièrement difficile à vendre. Au lendemain du référendum, Lucien Bouchard avait suffisamment d'autorité morale pour embrigader le Québec tout entier dans sa croisade pour atteindre le déficit zéro. Encore aujourd'hui, on continue d'applaudir à son numéro de bonhomme Sept-Heures.

Tous n'ont cependant pas son talent. Depuis 2003, le gouvernement libéral a été incapable de présenter ses objectifs budgétaires comme une vision d'avenir. Pour la population, il n'a toujours eu que des préoccupations d'ordre comptable. Monique Jérôme-Forget a bien eu un certain succès avec son image de la «sacoche», mais cela manquait encore d'élévation.

Même si l'étoile de M. Bouchard a un peu pâli depuis quinze ans, on aurait sans doute loué son humanisme s'il avait déclaré que «la finalité, ce n'est pas d'équilibrer le budget, c'est d'être heureux comme peuple». Quand c'est Raymond Bachand qui le dit, on rit de lui.

Le ministre des Finances semble avoir adopté la nouvelle formule proposée par le comité consultatif sur l'économie et les finances publiques, qu'il avait chargé de conditionner les esprits. Dans son prochain budget, il conviera donc les Québécois à une «révolution culturelle». Il aurait quand même pu en glisser un mot à sa collègue du Conseil du trésor, Monique Gagnon-Tremblay, qui ne savait pas de quoi il parlait.

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Tout le monde reconnaît l'urgence d'un redressement budgétaire. Il est néanmoins paradoxal de voir des gens aussi soucieux d'en finir avec la «culture de la gratuité» parler d'un «pacte 50-50» qui veut donner à la population l'impression qu'on lui offre un rééquilibrage des finances publiques à moitié prix.

En réalité, il n'y a aucun donnant-donnant dans ce pacte. Le contribuable-utilisateur paiera 50 % de la facture en hausses de taxes ou de tarifs et 50 % en baisse de services. À partir du moment où on promet d'épargner la santé et l'éducation, tous les autres secteurs de l'activité gouvernementale devront forcément écoper. Aussi bien le dire franchement.

Depuis sept ans, les libéraux présentent la gestion serrée des finances publiques comme leur marque de commerce. S'il est encore possible de couper autant de milliards sans affecter les services, il faut croire qu'on nous a menti.

La façon dont ont été menés des projets comme le CHUM ou encore l'informatisation des dossiers médicaux, sans parler de l'octroi des contrats du ministère des Transports, autorise certains doutes. Cela amène également à se demander pourquoi d'aussi piètres gestionnaires commenceraient soudainement à bien performer parce qu'un rapport leur recommande de le faire.

Ce n'est pas d'hier que le gouvernement plaide l'urgence d'un sérieux coup de barre. Dans le document intitulé Briller parmi les meilleurs, publié en mars 2004, on parlait déjà d'un «passage obligé».

«Le Québec doit réussir à sortir du piège budgétaire dans lequel il est actuellement pris, et rétablir des marges de manoeuvre financière dont il ne dispose plus. Cette vision ne pourra devenir réalité sans la collaboration de tous et la mobilisation de chacun des citoyens impliqués», pouvait-on y lire.

«Le gouvernement a bien l'intention de revoir le rôle de l'État et de le rendre plus efficace. La protection de nos choix collectifs rend un tel exercice indispensable», ajoutait le document. Le comité des «lucides» n'a donc rien inventé avec son slogan «Pour rester maîtres de nos choix». La «révolution culturelle» qu'il propose serait-elle une nouvelle version de la «réingénierie»?

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À l'époque, M. Charest avait expliqué sur les ondes d'une station de radio britannique que la clé du succès était de faire adopter les mesures les plus controversées en début de mandat. C'est d'ailleurs ce qu'il avait fait dans le cas de l'article 45 du Code du travail ou encore des défusions municipales.

Même si la procrastination semble être devenue sa seconde nature, le gouvernement ne peut pas se permettre de gaspiller un budget s'il veut être en mesure de faire miroiter la terre promise lors des prochaines élections, comme M. Bouchard l'avait fait en 1998.

Le vieux truc qui consiste à faire craindre le pire est bien connu, mais il peut encore servir. Ramener l'augmentation des dépenses à 3,2 %, comme il est prévu, semble finalement une proposition raisonnable par rapport aux 2,5 % que préconisent les «lucides».

La même modération pourrait prévaloir en matière de tarification. Soit, l'écart entre les droits de scolarité exigés au Québec et la moyenne canadienne est trop élevé. Dans la mesure où les Québécois francophones demeurent sous-diplômés, il serait cependant dans l'ordre des choses de maintenir les droits à un niveau plus incitatif qu'ailleurs. S'il faut une «révolution culturelle», il n'est pas indispensable de la faire à la chinoise.

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mdavid@ledevoir.com
14 commentaires
  • Andre Vallee - Inscrit 25 février 2010 05 h 08

    D'abord, gérer honnêtement

    Au lieu de faire des bulles de savon: reingénérie, plan nord, sacoche, heureux comme peuple, révolution culturelle, défusion, PPP... si le gouvernement Charest commençait simplement par gérer honnêtement, il récupérerait suffisamment pour satisfaire une bonne partie des demandes des ”lucides”, intentionnellement entre guillemets.
    Bravo,M. Michel David

  • Pierre-S Lefebvre - Inscrit 25 février 2010 07 h 58

    Le régime des lucides

    Quelques bons contrats délie les langues des lucides. Et puis ils ne peuvent plus se taire. Un déluge d`opinions à la rescousse de Charest. L`autre lucide!

  • Jean St-Jacques - Inscrite 25 février 2010 08 h 12

    Que de paroles!

    Grand parleur, petit faiseur!
    Une chose est certaine, mon pouvoir d'achat va diminuer.

  • Bernard Gervais - Inscrit 25 février 2010 08 h 49

    La « révolution culturelle » à Bachand

    Tous ceux qui s'intéressent moindrement à l'histoire politique (tant nationale qu'internationale) savent que ce qu'on appelle « Révolution culturelle » désigne - d'abord et avant tout - cette période meurtrière des années 1960, au cours de laquelle le régime communiste de Mao envoya travailler de force à la campagne des milliers d'intellectuels, professeurs et autres citadins afin de détruire toute trace de bourgeoisie en Chine et faire de ce pays une véritable société prolétarienne (dire qu'à l'époque, certains universitaires occidentaux admiraient un gouvernement aussi dictatorial !).

    Que le ministre Bachand ose utiliser cette même expression pour parler des mesures qu'il entend présenter dans son prochain budget (afin de rétablir les finances du Québec) nous en dit long sur ses connaissances en politique étrangères !

  • Julien Beauregard - Inscrit 25 février 2010 09 h 27

    Bravo M. David

    Excellent texte, que dire de plus?