Le revers d'une bonne intention

Quand le premier ministre Stephen Harper a annoncé en janvier qu'il ferait de l'amélioration de la santé maternelle et infantile un objectif du sommet du G8 qu'il présidera en juin, bien du monde s'est demandé d'où venait ce soudain intérêt pour un sujet dont il n'a jamais soufflé mot par le passé.

Cette quasi-illumination est largement le fait d'une coalition internationale d'environ 300 organisations — le Partenariat pour la santé de la mère, du nouveau-né et de l'enfant — qui tentent depuis 2005 d'attirer l'attention sur le grand négligé des objectifs du millénaire pour le développement: l'amélioration de la santé maternelle et infantile.

Depuis au moins deux ans, les membres du Partenariat ont ciblé le G8 afin de convaincre les pays les plus riches d'en faire plus pour atteindre ces objectifs. D'ici 2015, ils veulent réduire des trois quarts la mortalité infantile, de 75 % le taux de mortalité maternelle et rendre universel l'accès à la santé de la reproduction (santé génésique). Or, qui dit santé de la reproduction dit planification des naissances, contraception et avortement sécuritaire.

La stratégie de la coalition a porté ses fruits puisque Stephen Harper a fait de la santé maternelle et infantile une des priorités de la rencontre de juin. Il a précisé ses intentions dans une lettre publiée en janvier. «Les solutions ne sont pas coûteuses. Les coûts afférents à l'eau potable, à la vaccination, à l'amélioration de la nutrition ainsi qu'à la formation en obstétrique des travailleurs de la santé sont à la portée de tous les pays du G8. Cela s'applique aussi à la mortalité infantile, qui pourrait être réduite à peu de frais par une meilleure nutrition et l'élargissement de la vaccination.»

Le Partenariat et tous les groupes intéressés ont applaudi à l'initiative de Stephen Harper. Quelques personnes, cependant, ont noté une grosse omission dans cette déclaration. On ne faisait nulle part mention de la santé de la reproduction, ce qui a fait craindre un glissement à la George W. Bush qui a mis fin au financement d'organisations qui défendaient l'accès à des services sécuritaires d'interruption volontaire de grossesse.

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Le chef libéral Michael Ignatieff a été un des premiers à s'en inquiéter publiquement. L'ancien ambassadeur et émissaire onusien Stephen Lewis a vite suivi. Les opposants à l'avortement, eux, se sont réjouis, déduisant des paroles des uns et du silence des autres qu'Ottawa ne permettrait pas que l'argent public soutienne des organismes faisant la promotion de la contraception et de l'accès à des services d'avortement sécuritaires.

Au bureau de la ministre Bev Oda, responsable de l'Agence canadienne de développement international (ACDI), on insiste pour dire que le programme actuel en matière de santé maternelle ne changera pas, y compris l'aide bien réelle en matière de santé génésique. «Mais ce que le premier ministre veut faire au G8, c'est profiter de sa position d'hôte pour rallier les pays autour de certains éléments du programme de santé maternelle qui peuvent avoir un effet immédiat. On parle d'accès à l'eau potable, de vaccination, de nutrition, de formation des travailleurs de santé en première ligne. Ça n'empêche pas les pays de faire davantage», explique Jean-Luc Benoît, directeur des communications de Mme Oda. Mais pour le Canada, les nouveaux efforts se limiteront aux domaines d'activités énoncés, précise-t-il.

Et c'est là que le bât blesse pour ce qui est des femmes, car comment améliorer leur santé à long terme si on ne leur offre pas les moyens de contrôler un aspect fondamental de leur vie: leur reproduction. L'ACDI reconnaît d'ailleurs sur son site que, pour être efficaces, ses interventions en matière de santé maternelle doivent viser large et inclure «une gamme complète de services de santé sexuelle et de santé génésique, dont de l'information et des services de planification familiale».

Plus de 500 000 femmes meurent chaque année de complications liées à une grossesse ou à un accouchement, complications qui pourraient être évitées. Des millions subissent des séquelles qui les affecteront toute leur vie. Les raisons qui expliquent cette affligeante situation sont nombreuses: services de santé inadéquats, état de santé précaire au départ, conditions d'hygiène déplorables et, trop souvent, grossesses trop rapprochées, trop nombreuses ou trop précoces... Les retombées, en somme, de la pauvreté et de l'absence de pouvoir.

Aider les enfants et les femmes enceintes est louable et essentiel, mais cela ne suffit pas. Il faut aussi aider les femmes avant, après et entre les grossesses. Les aider aussi à espacer ou retarder ces dernières, si c'est ce qu'elles souhaitent. Exclure la planification des naissances des secteurs d'intervention du G8 équivaut à priver les femmes qu'on dit vouloir aider de moyens cruciaux pour contrôler une part importante de leur destinée et de leur santé.

Cette décision du gouvernement Harper relève soit de l'idéologie, soit d'un simple désir d'amadouer une base un peu rétive, comme ces députés conservateurs qui militent pour couper les vivres à la Fédération internationale de planification des naissances (Planned Parenthood). Qu'importe la raison, ce choix reste inacceptable, car celles qui en paient le prix sont toujours celles qui ont le moins... d'options.

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mcornellier@ledevoir.com

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3 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 24 février 2010 05 h 53

    Stephen Harper fait de la politique aec tout, tout le temps.

    Il faut donc se méfier constamment de ce que cachent chacuns des gestes et chacunes des initiatives de ce gouvernement.

  • Marc A. Vallée - Inscrit 24 février 2010 06 h 54

    Mme, je vous appuie.

    Aider les enfants et les femmes enceintes est louable et essentiel, mais cela ne suffit pas. Il faut aussi aider les femmes avant, après et entre les grossesses. Les aider aussi à espacer ou retarder ces dernières, si c'est ce qu'elles souhaitent. Exclure la planification des naissances des secteurs d'intervention du G8 équivaut à priver les femmes qu'on dit vouloir aider de moyens cruciaux pour contrôler une part importante de leur destinée et de leur santé.

  • Carolyn Bennett MP - Inscrit 26 février 2010 21 h 07

    Le revers d'une bonne intention Manon Cornellier 24 février 2010

    Je felicite Manon Cornellier pour le meilleure analyse des faits......

    'Le revers d'une bonne intention' est vraiement correcte....

    Le gouvernement du Canada a deja promis.....

    Le droit international en matière de droits de la personne stipule très clairement que la mortalité maternelle constitue une violation du droit à la vie et qu’elle est liée à des violations de nombreux autres droits de la personne, notamment les droits à la santé, à l'éducation, à l'égalité et à la non-discrimination.

    Le Canada a signé plusieurs accords internationaux qui l'engagent à fournir une gamme complète de services sûrs et fiables de planification familiale et de santé génésique. Par exemple, la Loi sur la responsabilité en matière d’aide au développement exige que toute assistance fournie par le Canada soit compatible avec les normes internationales relatives aux droits de la personne. En juin 2009, une résolution du Conseil des droits de l’homme des Nations unies a également engagé le Canada à faire « la promotion et la protection efficaces des droits fondamentaux des femmes et des filles », ce qui comprend « la santé sexuelle et reproductive ».

    Plus particulièrement, le Premier ministre Stephen Harper a lui-même signé l'an dernier la déclaration des pays du G8, qui favorise clairement l'accélération des progrès concernant la lutte contre la mortalité infantile, notamment par « des services de soins de santé sexuelle et reproductive et la planification familiale volontaire ».

    Canada doit respecter leurs engagements internationale ............