Canadien d'abord

Quand l'Assemblée nationale a souligné le centenaire du Devoir, mercredi dernier, Gérard Deltell n'a pas pu s'empêcher de suggérer à ses collègues la lecture d'un article «fort intéressant» publié ce jour-là en page A 5.

Sous le titre «Gérard Deltell, un conservateur dans l'âme», mon collègue Robert Dutrisac y faisait le compte rendu d'un entretien avec le nouveau chef de l'ADQ. Le premier ministre Charest n'a pu retenir un commentaire narquois: «Je l'ai lu mot à mot et je lui promets que l'article va marquer sa carrière politique.»

La remarque se voulait humoristique, mais M. Charest a vu juste: il se dégage de cet entretien un portrait passablement inquiétant qui pourrait bien revenir hanter le successeur de Mario Dumont.

Il est vrai que M. Deltell a hérité d'un parti dans un état de délabrement avancé et qu'il lui faut d'abord sauver les meubles, mais le corridor idéologique dans lequel il s'est confiné semble dangereusement étroit et risque de marginaliser l'ADQ à jamais.

Après avoir largement inspiré le concept de «souveraineté-partenariat» et fait partie du triumvirat qui avait dirigé le camp du Oui en 1995, M. Dumont avait pris ses distances au lendemain du référendum, mais il n'a jamais voulu cadenasser l'avenir en tournant définitivement le dos à la souveraineté. Son successeur, lui, ne veut pas en entendre parler: il a voté Non en 1995 et il le referait encore.

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Son arrivée marque une véritable rupture dans la brève histoire de l'ADQ, née de la dissidence d'une poignée de libéraux regroupés autour de Jean Allaire, qui avaient refusé de suivre Robert Bourassa, quand celui-ci avait accepté de réintégrer le giron constitutionnel canadien pour un plat de lentilles à Charlottetown.

Son nouveau chef ne demande plus rien. Ni pouvoirs supplémentaires, ni nouveau statut constitutionnel. Avec les années, l'autonomisme adéquiste était déjà devenu un concept de plus en plus vague. Aujourd'hui, c'est une expression complètement vide de sens. Comme en 2002, quand Mario Dumont avait commis l'erreur d'aller se faire applaudir par les membres du Canadian Club de Toronto, le dossier constitutionnel a disparu de l'écran radar de l'ADQ.

Chez un homme aussi féru d'histoire politique québécoise, ce désintérêt pour la question nationale est étonnant. Pour reprendre l'expression qu'avait amèrement regrettée Daniel Johnson, M. Deltell est «Canadien d'abord et avant tout».

Il reproche à Jean Charest de chercher querelle à Stephen Harper pour des raisons partisanes. Sur l'échelle de l'agressivité envers Ottawa, M. Charest ne se situe pourtant pas très haut. M. Deltell devrait faire attention à ne pas afficher aussi ouvertement ses amitiés avec le Parti conservateur. Comme son prédécesseur, il risque de se faire traiter de «tapis de porte».

Soit, la lutte contre les changements climatiques, qui est le sujet d'accrochage le plus récent, n'a jamais été une grande préoccupation pour l'ADQ, mais que pense son chef de l'harmonisation de la TVQ avec la TPS, du projet de commission des valeurs mobilières pancanadienne, de la diminution du poids du Québec à la Chambre des communes, de la réforme du Sénat?

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Un an après l'hécatombe de décembre 2008, un sondage réalisé par la firme Segma Recherche présentait toujours Québec comme l'endroit où l'adhésion aux valeurs adéquistes était la plus forte. «C'est clairement la base électorale du parti, avec l'appui de la génération X [35-44 ans]. S'il y avait un endroit pour relancer le parti, c'est à Québec», expliquait le président de Segma, Raynald Harvey.

M. Deltell l'a très bien compris, comme en témoigne la campagne qu'il a menée, heureusement sans succès, pour rebaptiser «autoroute de la Bravoure» une artère de la capitale qui honore la mémoire d'Henri IV.

Il ne faut pas avoir un grand souci identitaire pour faire aussi peu de cas du roi de France qui a expédié Champlain sur les bords du Saint-Laurent, mais en raison de la proximité de la base militaire de Valcartier, le sacrifice des soldats tombés en Afghanistan suscite une forte émotion à Québec.

L'ADQ a toujours été animée par un puissant courant antisyndical, mais son nouveau chef a cru utile de renchérir en dénonçant les «incompétents» et les «emplois inutiles» au sein de la fonction publique. Ses propos ne peuvent que trouver une résonance à Québec, où le dénigrement des fonctionnaires est un véritable sport.

Malgré son souci de diminuer les dépenses de l'État, la sympathie avec laquelle M. Deltell a accueilli les exigences pourtant plus élevées des médecins spécialistes contraste avec son rejet des demandes du front commun. À ses yeux, la campagne publicitaire d'une rare démagogie lancée par la Fédération des médecins spécialistes du Québec constitue une «approche beaucoup plus constructive».

Jean Charest ne cachait pas son animosité envers Mario Dumont, mais il est nettement mieux disposé envers son successeur, qui devrait peut-être s'en inquiéter. Non seulement les méthodes musclées que propose l'ADQ pour assainir les finances publiques font passer M. Charest pour un homme modéré, mais le premier ministre a enfin trouvé plus canadien que lui. Qui l'eût cru?

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mdavid@ledevoir.com
14 commentaires
  • Jean-François Trottier - Inscrit 23 février 2010 03 h 08

    Par quelle vue de l'esprit ce parti-là est-il supposé enlever des votes au PQ?

    Une bonne partie des gains adéquistes lors de leur flambée de popularité l'a été chez des "nationalistes mous", des gens pour qui la souveraineté est surement sympathique mais non essentielle ou urgente. On trouvait des péquistes déçus par la position trop ouverte d'André Boisclair face aux accommodements raisonnables, ceux qui rêvaient d'un parti qui ferait des revendications refusées, tout ça dans l'espoir que Meetch se répète... Ils ne reviendront pas à l'ADQ si ce parti devient résolument fédéraliste.
    Les fédéralistes ont déjà un parti, c'est le PLQ. Et comme cette option ne comprend pas vraiment de gauche ou de droite, ça ne risque pas de changer. Pour les souverainistes, c'est moins clair: le vote est plus facile à diviser. Mais pas de là à renoncer à leur option.
    Reste donc ceux pour qui l'appel de la droite prime sur la question nationale. Peut-être que c'est le cas dans la région de Québec, je ne sais pas. Mais, à l'échelle de la province au complet, comme base électorale, ce n'est pas beaucoup.

  • Yvon Roy - Inscrite 23 février 2010 05 h 03

    western

    Il ne restera bientôt plus que des chansons western sans cheval pour agrémenter la plateforme électorale des adékystes et c'est probablement très bien ainsi.

    Mon royaume pour un cheval.... Macbeth

  • Normand Carrier - Inscrit 23 février 2010 06 h 08

    Corridor étroit et situation claire.........

    Nul doute que Gérard Deltel a choisi le plus bas dénominateur commun en choisissant le corridor le plus étroit ! Son programme se résume a réduire les dépenses de l'état , frapper sur les fonctionnaires et blâmer ceux qui revendiquent plus de pouvoirs du fédéral au nom de l'autonomie et de la souveraineté du Québec .... Le chef de l'A.D.Q. se place en phase avec tout ce qu'il y a de radio poubelle dans la ville de Québec et des environs dans le but de conserver quelques comtés .....
    L'A.D.Q. de Mario Dumont était autonomiste de facade et revendiquait 19 nouveaux pouvoirs du fédéral mais aussitôt dans l'opposition officielle , nous n'en n'avons jamais ré-entendu parler ! Poup l'autonomie avec Deltel , disparu a tout jamais et il veut même renforcer l'image du fédéral au Québec , faut le faire !
    Cela a le mérite d'être clair dans l'échiquier politique car il y aura le P.L.Q. de Jean Charest qui est le gouvernement le plus fédéraliste a prendre le pouvoir et qui ne demande rien et ne revendique rien et ne tente rien pour ré-intégrer le Québec dans le giron constitutionnel ! Il y aura l'A.D.Q. qui sera encore plus fédéraliste et qui aura comme mission de renforcer l'image du gouvernement fédéral au Québec ....Nul doute que le P.Q. aura e champs libre pour former une coalition avec tous les éléments nationalistes , souverainistes et indépendantistes et tous les fédéralistes insatisfaits du vide du fédéraliste et du statu quo intégral depuis l'échec de Meech .....

  • Pierre Schneider - Abonné 23 février 2010 06 h 21

    Chronique d'une mort annoncée

    L'ADQ n'en menait déjà pas trop larde, elle se dirige maintenant vers la désintégration. Avec Deltell, ce parti jadis très nationaliste n'est plus qu'un ramassis de loyalistes nostalgiques de cette époque où les Québécois pliaient l'échine devant la couronne britannique et le grand capital sauvage.
    Plus téteux que Deltell, tu meurs...C'est ce qui va arriver à cette particule agenouillée et prosternée devant ceux qui freinent l'indépendance du peuple québécois.

  • jacques noel - Inscrit 23 février 2010 07 h 20

    Exit le roi de France?

    Étonnant quand même! Les deux parents de Deltell sont français.
    D'ailleurs vous devriez lui demander s'il n'a pas la nationalité française?