Théâtre - Le plaisir de tout mêler

Il n'y a pas qu'au théâtre que la chose se vérifie: c'est souvent quand on ose et quand on risque que tout se fait plus intéressant. Quand les paliers de réalité s'entremêlent en élargissant le sens du récit. Qu'entre les mots, sur scène, se profilent autant l'étrangeté que la richesse du monde et que du point A on ne passe pas nécessairement au point B...

Des festivals choisissent, on le sait, d'orienter toute leur programmation en ce sens: on pense tout de suite à Temps d'images que présente chaque année l'Usine C avec ses partenaires européens. La vocation de l'événement est précisément de faire toute la place à tous les mélanges possibles entre le théâtre, la danse, la musique et les nouvelles technologies de l'image. Temps d'images et plusieurs des activités de la Société des arts technologiques (SAT) sont une des sources importantes du renouvellement des arts de la scène, et leur rôle est essentiel, on ne le dira jamais assez.

Mais il arrive aussi que l'on puisse tomber coup sur coup dans la même semaine sur des spectacles de la saison régulière qui conjuguent des approches différentes avec, disons, un grand bonheur. On a pu le voir à l'Usine C justement où Denis Marleau donnait jusqu'au dernier week-end un tournant différent à ses «fantasmagories» avec Une fête pour Boris... et on peut le constater encore en faisant un petit détour du côté du Théâtre d'Aujourd'hui — où le Loup bleu nous propose ses aventures en Super Panavision — et de la Maison Théâtre où Éric Jean livre une mise en scène totalement inspirée.

Après Candide, La Bible et Le Discours de la méthode, Les Essais d'après Montaigne est le quatrième spectacle du Sous-Marin jaune à prendre l'affiche à Montréal. La compagnie du Loup bleu réussit l'exploit de captiver la salle durant 90 minutes en faisant raconter l'essentiel des Essais de Montaigne par des marionnettes «grossières» qui, à part le Loup bleu lui-même, sont manipulées avec des broches à foin bien visibles. Le tout sur fond de rock'n'roll et sur grand écran où défilent dans des décors de carton-pâte les épisodes que les comédiens mettent en voix sur scène. La collègue Marie Labrecque donnait hier sa vision du spectacle en nos pages, l'on n'y reviendra pas.

Il est simplement question de souligner aujourd'hui à quel point Antoine Laprise et son équipe ont su se montrer inventifs en faisant appel à l'image cinématographique pour théâtraliser encore plus leur propos... ce qui n'était pas évident, avouons-le. Délaissant le «castelet élargi» avec lequel ils travaillent d'un spectacle à l'autre, ils ont investi dans une forme nouvelle qui a le principal mérite de faire de Montaigne notre contemporain.

À la Maison Théâtre, Éric Jean a choisi de parler du coup de foudre aux ados de 14 ans et plus en empruntant à la danse et aux arts visuels afin de donner corps à un texte d'une poésie absolue (voir notre autre texte en page B 8). Avec ses accents qui font penser un peu aux textes de Fabrice Melquiot, ce S'embrasent... de Luc Tartar est certainement un des plus beaux textes du répertoire du théâtre ados que l'on ait jamais montés ici... mais sa couleur poétique est un véritable défi pour un metteur en scène.

Éric Jean a su le relever en faisant constamment bouger ses comédiens sur des éclairages magnifiques évoquant la pureté des lignes et des couleurs de Mondrian. L'ensemble est particulièrement réussi et le spectacle y gagne une clarté d'exposition absolument remarquable.

C'est souvent à cela que mène le fait de prendre des risques et de tout faire s'entremêler pour mieux dire le fond des choses.

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En vrac

- Dès la semaine prochaine et jusqu'au 14 mars, le Théâtral Fractal lance une invitation très spéciale en vous conviant à sa production déambulatoire Zédia. Après Chronos et Opération Cigogne, la compagnie en est à son troisième spectacle qui se démarque radicalement des précédents puisqu'il a lieu dans le Montréal souterrain entre les stations de métro Place-d'Armes, Bonaventure et Peel. Ici, tout tourne autour d'un rallye commémoratif au cours duquel le spectateur en apprendra plus sur l'oeuvre du photographe Zédia, sur sa vie aussi et peut-être bien sur sa mort puisqu'il est disparu depuis trois ans... Annie-Claude Beaudry et Julie Vigneault sont les maîtresses d'oeuvre de cette expérience que l'on décrit comme du «théâtre immersif interactif». La durée du parcours est d'un peu plus de deux heures et l'on se renseigne sur les horaires et les tarifs au % 514 293-2614.

- Ce ne sont pas moins de trois productions théâtrales différentes qui vont prendre l'affiche de la Maison de la culture Côte-des-Neiges en une dizaine de jours. Dès demain à 20h, Denis Lavalou jouera Il est où Ferdinand?, un texte de Patrick Chesnay adapté et mis en place par Marie-Louise Leblanc des Productions Et Jules à mes côtés. Lundi prochain, à 20h toujours, le Théâtre de la Marée haute propose Top Dogs d'Urs Widmer dans une mise en scène de Michel-Maxime Legault. Ici, sept anciens cadres d'entreprise témoignent et apprennent à gérer leur nouvelle situation de chômeurs. Enfin, le vendredi 5 mars, on pourra assister à Au centre du désert d'après Terre des hommes de Saint-Exupéry. C'est une production du Théâtre Macakroux, et Pierre-Yves Cardinal et Gabriel Lessard interprètent l'adaptation mise en scène par Gabrielle Néron. Les trois spectacles sont gratuits, mais on doit réserver au 514 872-6889.

- Un livre étonnant est arrivé sur mon bureau la semaine dernière: ça porte le titre de — on prend une grande respiration — Si deux et deux font quatre Molière n'a pas écrit Dom Juan, Tartuffe, Le Misanthrope, le Bourgeois gentilhomme, Le Malade imaginaire, L'Avare, signé Corneille. L'ouvrage de Dominique Labbé, maître de conférences à l'Institut d'études politiques de Grenoble, est publié chez Max Milo et se place dans la lignée des textes qui, depuis Pierre Louÿs au début du XXe siècle, soutiennent que Corneille est l'auteur d'au moins une partie de l'oeuvre de Molière qui se serait contenté lui d'être comédien. À suivre...