Hypocrisies afghanes

Pour la première fois ce week-end, le gouvernement d'un pays membre de l'OTAN — les Pays-Bas — est tombé sur la question afghane. À La Haye, la coalition de centre gauche du premier ministre Jan Peter Balkenende a été lâchée, tôt samedi matin, par le Parti travailliste. Le point de rupture a été atteint lorsque le gouvernement a abordé la proposition de prolonger la «mission» néerlandaise en Afghanistan.

Il était déjà prévu que les Néerlandais se retireraient d'ici la fin de 2010. Mais l'OTAN avait récemment envoyé une supplication aux autorités de La Haye, pour qu'elles prolongent d'un an leur présence militaire... supplication à laquelle le premier ministre s'était montré sensible. Après tout, s'il s'agit d'aider «l'ami Obama»...

Mais les travaillistes ont rétorqué: «Ça suffit! Au diable les demandes de l'OTAN et d'Obama: on se retire complètement avant la fin de l'année.» Balkenende a eu beau leur expliquer que ce serait un mauvais exemple à donner aux autres alliés, au moment où une très grosse offensive se déroule dans la province d'Helmand, rien n'y a fait.

La chute du gouvernement néerlandais est une mauvaise nouvelle pour tous ceux qui s'ingénient à croire à la possibilité du «succès» en Afghanistan. En particulier, elle est un coup dur pour le président américain, qui a fait de ce combat «sa guerre», et qui enverra des renforts de 30 000 soldats d'ici au milieu de l'année.

Même si Washington tente de conserver sur place le plus possible de troupes non américaines, l'évidence s'impose qu'il s'agit de plus en plus d'une guerre menée par l'armée des États-Unis, laquelle représentera, à l'automne 2010, quelque chose comme 80 % de tous les effectifs étrangers sur le terrain.

Le départ de La Haye est de nature à accentuer une fracture insidieuse au sein de l'OTAN, entre des Américains toujours prêts à mener la guerre — même sous un président réputé «colombe», et aimé pour cette raison par les populations étrangères — et des Européens qui sont majoritairement, et par principe, réticents à de telles équipées... même s'ils peuvent à l'occasion s'y résoudre.

Dans cette configuration, le Canada de Stephen Harper se trouve plutôt, et paradoxalement, du côté des Européens, puisqu'Ottawa a déjà pris des engagements de retrait — pour le début 2011 — assez similaires à ceux des Pays-Bas.

***

Ce qui fait de toute cette aventure afghane un joyeux méli-mélo de paradoxes et d'hypocrisies, avec:

- un président américain, l'homme de la «main tendue» et Prix Nobel de la Paix, entraîné dans un engrenage guerrier qu'il assume totalement... ce qui lui vaut même les applaudissements de Dick Cheney;

- un premier ministre canadien lui aussi à contre-emploi, homme de droite et supposé «va-t-en-guerre», qui se retrouve plutôt allié des anti-guerre européens, même si c'est parce que son gouvernement minoritaire subirait le même sort que celui de M. Balkenende... si d'aventure il osait dire «oui» à une participation renouvelée aux combats;

- une opposition canadienne non moins calculatrice, le Parti libéral étant bien celui qui a historiquement entraîné le Canada dans ce bourbier... sous les applaudissements, à l'époque, d'un certain Michael Ignatieff;

- une guerre qui — en tout cas pour ceux qui croient au bien-fondé de la «mission» [sic] qu'elle représente — n'en est surtout pas à un point qui justifierait le retrait, avec le sens du «devoir accompli»... tout au contraire, les Occidentaux savent très bien qu'ils ne peuvent pas crier, en février 2010, «mission accomplie»;

- une OTAN qui a la tête sur le billot, et qui joue même en Afghanistan son existence et sa raison d'être.

Pourquoi donc déguerpir maintenant, alors que l'offensive contre le bastion taliban de Marjah, dans le Sud, semble bien se dérouler... même si cela ne dit rien sur l'issue ultime de la guerre? Pourquoi partir, alors que la thèse de Barack Obama — essayer, comme en Irak, un ultime «surge» (sursaut) pour tenter de renverser la vapeur — paraît au moins défendable?

Pourquoi? Parce que la logique politicienne, comme vient de le montrer le cas néerlandais, n'a pas grand-chose à voir avec la logique stratégique. Et parce que la seule façon parfaitement honnête — et parfaitement cohérente — de quitter l'Afghanistan aujourd'hui serait d'admettre que c'était une erreur dès le début. Ce qui est impossible.
2 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 22 février 2010 07 h 55

    Les conservateurs attendent d'être réélus...

    Si les conservateurs sont réélus, probablement d'ici la fin de l'année, ils prendront la décision de rester en Afghanistan. Ils n'abandonneront pas les États-Unis. Et je pense les libéraux d'Ignatieff vont les appuyer. Mais parce que cette guerre est impopulaire ici, ils veulent gagner les élections avant de se compromettre.

  • André Loiseau - Abonné 22 février 2010 10 h 45

    À M. Sylvio Leblanc


    Je suis pleinement d'accord avec votre réflexion. J'ai perdu l'habitude d'applaudir les pirouettes de Harper. Après sa réelection, cet opportuniste s'engouffrera à la suite des décisions guerrières d'Obama pour enrichir l'industrie militaire canadienne (idem pour Ignatieff) comme il le fait en écologie pour camoufler son inaction et son travail de sape.