Perspectives - Les taureaux

Elle est aux banques centrales ce que la cape rouge est au taureau. L'inflation n'a qu'à montrer le bout de son nez, ou même seulement faire semblant d'avoir été vaguement aperçue quelque part, que l'on sent nos banquiers centraux déjà prêts à foncer droit sur elle. Pas étonnant que l'on ait parfois un peu trop tendance à anticiper leur confrontation.

C'est à se demander ce que Ben Bernanke aurait dû faire pour mieux se faire comprendre des marchés. Empêché une semaine avant par une tempête de neige d'aller s'expliquer devant un comité du Congrès, il avait quand même décidé de dévoiler la présentation qu'il entendait y faire afin de s'assurer que l'information parvienne à tout le monde. Le texte de dix pages visait à clarifier comment la banque centrale américaine comptait entreprendre le resserrement de sa politique monétaire le jour où cela sera nécessaire. Il disait explicitement que l'on s'apprêtait à relever un peu le taux d'escompte pour des raisons techniques, mais que cela ne devait d'aucune façon être interprété comme le signe du début du resserrement monétaire et qu'au contraire, on entendait toujours garder le loyer de l'argent «à un niveau exceptionnellement bas pour une période prolongée». Or, la Fed n'avait pas encore fini, jeudi, de dire qu'elle avait augmenté son taux d'escompte de 0,25 point de pourcentage que les investisseurs couraient déjà partout en criant que la fin de la détente monétaire était proche.

À la défense des marchés, il faut admettre que des années de discours alambiqués de la Fed leur ont appris à y lire toutes sortes de choses entre les lignes. Et puis, tout le monde sait bien à quel point les banquiers centraux fatiguent de voir toutes ses liquidités se promener dans l'économie et de devoir garder leurs taux directeurs au quatrième dessous.

On a eu la confirmation, dès le lendemain matin, qu'il n'y avait toujours pas de trace aux États-Unis de péril inflationniste à combattre. L'indice de référence de la Fed a même reculé de 0,1 % au mois de janvier à cause du fonctionnement au ralenti des entreprises, le chômage élevé, la baisse des prix du logement et la faiblesse du crédit. Ce serait un comble de lester encore un peu plus cette économie anémique d'une hausse de taux d'intérêt.

Au Canada, l'indice de référence au mois de janvier pointait, au contraire, à + 0,3 %, pour une variation annuelle de + 2 %. Comme ce taux correspond exactement à la cible de la Banque du Canada, et que notre banque centrale ne prévoyait pas le voir revenir à ce niveau avant le troisième trimestre de l'an prochain, des voix se sont tout de suite remises à chercher par quel moyen le gouverneur Mark Carney pourrait se défaire élégamment de son engagement conditionnel à ne pas entreprendre le relèvement des taux d'intérêt avant le mois de juillet.

Les mêmes histoires circulent sur le compte de la Banque centrale européenne, même si le taux d'inflation annualisé dans la zone euro n'est actuellement que de 1 %, et qu'il serait bien plus bas encore n'eût été un étonnant sursaut des prix du pétrole en dépit d'une faible demande mondiale.

Pas pour demain, à moins que vous ne soyez Chinois

En fait, la reprise économique est encore tellement faible dans les pays développés que le danger de surchauffe et d'une perte de la maîtrise de la sacro-sainte stabilité des prix semble bien mince. On serait plutôt porté à craindre, au contraire, qu'en dépit de tous les efforts déployés par les pouvoirs publics, ces économies n'arrivent pas à prendre suffisamment leur envol pour ne pas risquer de replonger aussitôt que les gouvernements essayeront d'arrêter les frais.

Le chef économiste du Fonds monétaire international, Olivier Blanchard, a récemment suggéré aux banques centrales de se donner des cibles d'inflation un peu plus élevées afin de disposer de plus de marge de manoeuvre en cas de crise. Si elles visaient à maintenir la croissance annuelle des prix aux alentours de 4 % plutôt que 2 % comme maintenant, leurs taux directeurs pourraient être plus élevés et elles pourraient plus les abaisser pour relancer l'économie au besoin.

Mais les banques centrales sont loin d'en être rendues là dans les pays développés. La plupart des économistes n'attendent pas leurs premières hausses de taux avant l'automne au Canada, et plus tard encore aux États-Unis. La hausse devrait ensuite se faire graduellement.

Signe des temps, les seuls endroits aux prises avec une croissance économique tellement forte que l'on craint qu'elle ne s'emballe et que l'on a commencé à serrer le frein sont les pays émergents et leurs voisins. La Banque d'Australie a été la première à annoncer un relèvement de son taux directeur en octobre et en est déjà à sa troisième hausse consécutive de 75 points de base. La Chine a préféré procéder autrement et a déjà réduit par deux fois le volume de liquidité disponible pour des prêts dans ses grandes banques. L'Inde et le Vietnam ont déjà fait de même. Les deux prochaines banques centrales à bouger devraient être celles de Corée du Sud et de Taïwan... et non pas celles des États-Unis et du Canada.