Les belles-mères

Les Juifs et les Maghrébins ont donné à l'humour l'archétype de la mère ou de la belle-mère omniprésente qui veut tout régir sous prétexte de protéger le fils, qui demeure le bébé chéri et fragile peu importe son âge. Ti-Mousse, Olivier Guimond et les comiques des années 1950 et 1960 ont donné au folklore québécois le personnage de la belle-mère généralement acariâtre qui harcèle le gendre et tente d'influencer la vie du couple. Les socialistes français ont donné naissance aux «éléphants», qui périodiquement viennent faire leurs ravages dans la boutique de porcelaine.

Les péquistes ne sont pas en reste. Ils ont donné à la vie politique québécoise les «beaux-pères», ces anciens chefs qui haut perchés surveillent comme des grands ducs leurs oisillons et les rappellent à l'ordre quand il leur semble qu'ils s'égarent. Pauline Marois et son parti doivent donc composer avec trois beaux-pères, Bernard Landry, Jacques Parizeau et le dernier, qui vient de faire une entrée fracassante dans le clan, Lucien Bouchard. Heureusement que Pierre Marc Johnson et André Boisclair ont choisi la discrétion et la réserve.

Qu'ont en commun les trois beaux-pères? Ils adorent jouer le rôle de belle-mère; en fin de règne, ils furent mal aimés de leur parti et, pour se justifier, ils invoquent immanquablement la mémoire et l'héritage moral de René Lévesque. Là s'arrête la ressemblance. Car leur rapport au parti et à la cause indépendantiste diffère grandement.

Bernard Landry est un fidèle de René Lévesque depuis la construction de la Révolution tranquille. Il entre au parti par la petite porte, comme un militant humble et persévérant. Il se sacrifie, déménage à Joliette pour y jeter les bases d'une organisation. Il demeurera un fidèle, restera dans la famille péquiste, malgré le désamour dont il fit l'objet. Quand il joue à la belle-mère, il le fait un peu comme un professeur qui rappelle les règles fondamentales et on ne sent ni amertume, ni acrimonie dans ses propos. Il demeure dans la famille.

Jacques Parizeau possède de solides lettres de créance. Grand bourgeois, consultant auprès des grands, des riches et des puissants, il prend le risque au début des années 1970 de quitter le nid doré dans lequel il vit pour se joindre au PQ et lui donner une crédibilité économique et technocratique qui lui manquait lourdement. Brillant ministre, homme de principe, il conserve une liberté intellectuelle qui le mènera à démissionner. Mais il revient dans la famille et ne la quittera jamais. Quand il fait la belle-mère, il parle plutôt en grand-mère, joue le patriarche dont la sagesse devrait convaincre la marmaille un peu trop grouillante ou qui risque de se perdre.

Lucien Bouchard n'a jamais été un militant. Il passe du pouvoir des grands bureaux d'avocats au pouvoir du cabinet conservateur, puis du monde diplomatique. Il arrive au PQ comme un messie et se comporte souvent comme tel. Il se méfie du parti; en fait, il n'a que mépris pour ce grenouillage démocratique. L'empereur n'aime pas qu'on ne l'aime pas ou qu'on le critique ne serait-ce que légèrement. Il quitte la politique parce qu'il en a marre de ce parti. Il retourne dans le monde qui lui est familier, celui des grands patrons, des conseils d'administration et des fondations charitables ou culturelles, et depuis 2001, année de son abandon, se comporte comme s'il n'avait jamais été au PQ. Voilà la nouvelle belle-mère du PQ.

Cela ne fait pas en sorte qu'il faille rejeter les remarques qu'il a faites cette semaine, loin s'en faut, mais je peux me mettre dans la peau des militants péquistes et comprendre leur colère devant les propos de ce revenant qui ne fut dans la famille qu'en passant.

À propos de la pertinence de la souveraineté et de sa réalisation future, Lucien Bouchard ne fait que dire tout haut ce que pensent tout bas des milliers de péquistes et de nationalistes, et il peut s'appuyer sur des dizaines de sondages qui démontrent que ce «rêve» est en passe de se transformer dans la population en chimère.

Je crois qu'il était salutaire qu'un souverainiste s'inquiète de la dérive identitaire dans laquelle s'est installé le PQ. Plus habiles que les adéquistes, les péquistes ont relié l'identité à ce qu'ils appellent les «valeurs fondamentales» du Québec, mais la démarche fait appel au même repli identitaire qui fut celui de l'ADQ. Par contre, il est difficile de comprendre pourquoi Lucien Bouchard considère comme «radicale» la position du PQ sur la laïcité, position on ne peut plus modérée et consensuelle.

Quand l'ancien premier ministre parle de la puissance et de la nécessité du rêve pour une nation, il met le doigt sur la principale carence de la société québécoise contemporaine: l'absence de rêve, d'objectif collectif et mobilisateur. Mais le rêve que propose Lucien Bouchard est celui des lucides, un rêve qui ressemble à un contrat collectif que des travailleurs épuisés signent pour sauver leur emploi. Quand il évoque le décrochage scolaire et le sous-financement des universités, on ne peut s'empêcher de penser au grand rêve de Lucien Bouchard et à son grand oeuvre: la lutte pour atteindre le déficit zéro. Nous payons encore aujourd'hui, autant dans les écoles que dans les universités, dans la santé comme dans la formation professionnelle, pour les coupes sauvages qui furent réalisées pour atteindre son objectif impérial.

Alors, monsieur Bouchard, pour nous convier au rêve qui transforme les nations, il faudra repasser une fois que vous aurez lu un peu plus de poèmes et un peu moins de contrats.
6 commentaires
  • Normand Carrier - Inscrit 20 février 2010 07 h 12

    Deux belles-mères et une mère supérieure ......

    Vous pouvez considérer messieurs Parizeau et Landry de belles-mères quoique dans le cas de monsieur Parizeau son rôle depuis quelques années est très positif et ses interventions sont précédées de consultations avec les dirigeants du parti !
    Dans le cas de Lucien Bouchard , ses récentes interventions furent celles du mère supérieure , qui dispute ses élèves car il ne suivent pas ses prédications et ses conseils et leur donne un bon coup de règle sur les doigts ! Comme le dit Lucien ; <Its my way or no way> et ils faudrait que Pauline Marois considère ses angoisses , ses peurs et son amour pour les juifs .....Le P.Q. est en phase avec la très vaste majorité de la population et c'est son devoir de défendre cette nation ! L'analogie d'Elvis Gratton et de son frère Gérard est groteste , inadéquate et injuste et c'est pitoyable de voir que son jugement est basé sur une fausseté ....

  • Andre Vallee - Inscrit 20 février 2010 08 h 26

    Le besoin d'avoir raison

    Ce besoin d'avoir raison, d'être messianique, de faire des sermons sur la montagne devant une foule ébahie, je l'ai vu chez deux chefs de parti: Claude Ryan et Lucien Bouchard.
    Claude se sentait branché sur le St-Esprit; Lucien, c'est un Bouchard voyons, il peut jouer dans le “traffic” sans se faire bobo.
    Et les deux n'ont fait que passer. J'eus souhaité aux deux la réflexion profonde de Jacques Parizeau et la tenacité de Bernard Landry et la qualité de bon soldat des deux.

  • Laurent Pare - Inscrit 20 février 2010 12 h 50

    Vous avez donc raison...

    Ce que M. Bouchard a fait pour le Québec comme premier ministre, vous avez parfaitement raison de souligner que nous le payons encore aujourd'hui. Ce Monsieur ne semble pas se rendre compte qu'il a fait souffrir d'avantage par ses compressions de nombreux citoyens âgés et malades du Québec.

  • Pierre Bernier - Abonné 20 février 2010 13 h 12

    Un seul constat : « égal à lui-même » !

    Monsieur Bouchard, perçu un temps comme l’homme de la situation, a toujours manifesté une difficulté à exprimer avec les termes d’un véritable chef d’État l’enjeu politique fondamental que rencontre la nation québécoise.

    Aussi, l’indépendance est évoquée dans ses discours comme une sorte de récompense à laquelle le Québec n’aurait droit que quand il aura d’abord été le premier de classe dans le système fédéral… à la canadienne. La pleine souveraineté n’y est jamais défendue comme le seul instrument mobilisateur qui puisse garantir la suite normale des choses dans le concert des États-nations contemporains.

    Une telle vision réduite (et castrante !) est représentative d’un courant de pensée typique aux individus et aux groupes entretenus dans le paradigme, somme toute « revanchard» , que le vaincu doit réussir à éblouir le vainqueur dans le cadre et selon les règles capricieuses et changeantes que les héritiers nostalgiques de ce dernier imposent.

    Résultat : le seul leitmotiv de l’heure pour le Québec de monsieur Bouchard est toujours le même, celui que monsieur Deltell (ADQ) énonce par : «Non, non, non. Il y a tellement d'autres choses à faire au Québec actuellement que de parler de référendums.»

    Pourtant, ces « autres choses à faire » ne peuvent être aujourd’hui réussies dans un cadre qui matérialise objectivement les visions tactiques d’un Durham, contrées en son temps par des forces de résistance passive nourries par un isolement géographique qui, heureusement, n’existe plus dans la modernité. Et puis, la planète n’a certainement pas besoin d’une autre Alberta… et encore moins, notamment vue des Québécois réellement lucides, d’une autre Louisiane.

    Au plan domestique, vouloir fournir maintenant une perspective mobilisatrice aux nouvelles générations (jeunes et nouveaux arrivants) c’est clarifier au plus vite la substance pragmatiques des valeurs du « vivre ensemble ici » et permettre, dans la foulée, à son Assemblée nationale d’utiliser tous les instruments normaux (lois, ressources, traités) dont disposent seuls les États indépendants, pour les mettre au service de cette vision.
    ***
    Pierre Bernier, Sainte-Pétronille.

  • Raymonde Chouinard - Inscrite 20 février 2010 14 h 05

    Rupture de stock....

    Lucien Bouchard n'a fait que nous rappeler, en toute lucidité, ce que nous avions constaté depuis un certain temps, à l'effet que le PQ est en rupture de stock....au niveau de ses leaders.