Essais québécois - Cinq écrivains devant l'épreuve de français des cégépiens

Ils sont cinq. Ils se nomment Arlette Cousture, Jean O'Neil, Christian Rioux, Georges-Hébert Germain et Jean-François Lisée. Auteurs et écrivains professionnels, ils ont courageusement accepté de relever le défi que leur a lancé Jacques Garneau, romancier, poète et superviseur à l'épreuve uniforme de français (EUF) du ministère de l'Éducation: rédiger, comme les cégépiens, une dissertation critique à partir d'un des sujets proposés dans ce contexte depuis 1995.

Il faut savoir, en effet, que, depuis 1998, les cégépiens en fin de parcours doivent réussir l'EUF pour obtenir un diplôme d'études collégiales. La correction de cette épreuve, qui porte sur des sujets littéraires, est soumise à huit critères précis: respect du sujet de rédaction, qualité de l'argumentation, compréhension des textes et intégration de connaissances littéraires, introduction et conclusion complètes et pertinentes, développement cohérent et paragraphes organisés logiquement, vocabulaire riche et varié, respect de la syntaxe et de la ponctuation, ainsi que de l'orthographe d'usage et grammaticale.

L'épreuve se tient en décembre, en mai et en août. Les élèves se présentent au cégep à 8h30 et disposent ensuite de quatre heures trente pour choisir un sujet parmi les trois proposés chaque fois, lire les extraits attentivement, rédiger leur dissertation et la corriger. Ce n'est pas, contrairement à ce qu'en pensent plusieurs qui ne savent pas de quoi ils parlent, une sinécure. Bon an, mal an, un peu plus de 80 % des cégépiens réussissent cette épreuve. Les échecs sont attribuables à une non-maîtrise de la langue (deux derniers critères) dans une proportion de près de 90 %.

Nos cinq téméraires amis écrivains allaient donc se soumettre à l'épreuve, et L'Épreuve uniforme de français, l'ouvrage pensé par Jacques Garneau, allait rendre compte de leurs résultats. Du plaisir et des révélations en perspective pour le lecteur. C'était, du moins, ce que je croyais, en me fiant à la présentation de ce projet. J'ai dû déchanter. J'ignore s'il faut en blâmer les auteurs participants ou le concepteur du défi, mais toujours est-il que l'exercice auquel on a soumis les écrivains n'a pas grand-chose à voir avec celui que doivent affronter les cégépiens.

Les auteurs invités, en effet, n'avaient pas de consignes à respecter, ont eu des jours, des semaines, sinon des mois pour s'exécuter, dans le confort de leur foyer et avec toute la documentation voulue à leur disposition. Pis encore — il est vrai que, dans ces conditions, l'affaire n'avait plus d'intérêt —, le correcteur n'a pas appliqué les critères 7 et 8 (syntaxe, ponctuation, orthographe), ceux qui font échouer les élèves, à leur copie. A-t-on eu peur du résultat? Comment, ensuite, peut-on honnêtement comparer la qualité de leurs travaux aux «dissertations sans originalité, remplies de formules fades et convenues, appliquant une plate recette qui se traduit souvent par l'extrême ennui qui s'en dégage», produites par trop de cégépiens? À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, n'est-ce pas? Dommage.

L'ouvrage, malgré tout, n'est pas dénué d'intérêt. À ceux qui connaissent mal le milieu collégial, il fera découvrir que la grande littérature y a encore sa place. À cet égard, les sujets choisis par les écrivains sont révélateurs: Une charogne, de Baudelaire, pour Arlette Cousture; Je suis un fils déchu, d'Alfred DesRochers, pour Jean O'Neil; un extrait d'En pièces détachées, de Michel Tremblay, pour Christian Rioux; des extraits de L'Étranger, de Camus, et du Libraire, de Bessette, pour G.-H. Germain; et des extraits du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, de Rousseau, et de Je suis un nègre, du poète ivoirien Charles Nokan, pour Jean-François Lisée. Tous ces sujets, faut-il le rappeler, ont d'abord été proposés à de jeunes Québécois de 18-19 ans.

Mise en valeur

L'ouvrage, ensuite, met en valeur les écrivains invités. Tous livrent des textes bien écrits, riches en contenu, intelligents et sensibles. Rioux et Germain brillent particulièrement. Rioux illustre avec brio que le joual de Tremblay est à la fois «une prison de la pensée», pour les «personnages brisés, désespérés» du dramaturge, mais un puissant «instrument littéraire» pour ce dernier. «Le joual, note-t-il, se prête à merveille aux longues complaintes des personnages tragiques de Tremblay. On croirait parfois entendre la langue simple et répétitive du blues.»

Germain, pour sa part, analyse avec acuité ces «déserteurs» que sont Meursault et Jodoin. «L'Étranger et Le Libraire sont des dénonciations, des provocations. Ce sont des portraits à charge d'une jeunesse démobilisée qui rejette tout espoir, tout travail.» Souhaitons, conclut-il en jouant lui-même les provocateurs, «que la jeunesse d'aujourd'hui ne ressemble pas à celle des années 1950».

Ces dissertations, donc, sont à la hauteur de la réputation de leurs auteurs, mais elles ne peuvent servir de modèles aux cégépiens, comme le souhaite Garneau. Leur liberté de ton et de forme serait assurément mal accueillie par les correcteurs de l'EUF, qui doivent appliquer des critères extrêmement rigides. Les cinq écrivains, par exemple, citent trop peu directement les textes proposés et prennent beaucoup de libertés avec les formes traditionnelles de l'introduction et de la conclusion. Ils ne divisent pas leur sujet et ne formulent pas de synthèse. Lisée, par exemple, ne formule clairement son point de vue (sujet posé) qu'au cinquième paragraphe d'un texte qui en compte dix. Complaisant, Garneau souligne qu'il se prononce ainsi «dès le début de son texte». Inutile de vous dire que les cégépiens n'ont pas droit à cette magnanimité.

Il manque aussi à cet ouvrage une réflexion d'ensemble sur l'EUF. La rigidité de cette dernière, tous en conviennent, a des inconvénients, mais aussi des vertus, puisqu'on ne se libère bien des contraintes, comme le font nos écrivains, qu'en les maîtrisant. Ce qui rend la préparation des élèves à cette épreuve plus qu'incertaine, c'est évidemment la taille des groupes (souvent plus de 35 élèves) et l'étendue du corpus concerné, c'est-à-dire toutes les littératures française et québécoise de toutes les époques. Un tel examen national ne devrait-il pas porter, en ce sens, exclusivement sur notre littérature nationale?

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L'Épreuve uniforme de français

Cinq écrivains relèvent le défi

Jacques Garneau

Trécarré

Montréal, 2010, 144 pages

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