La charge de Croc Gentil

Jacques Ferron a écrit quelque part que la charge de la cavalerie polonaise contre les blindés allemands à Krojanty était quelque chose «d'admirable». Ça dépend peut-être du point de vue. Elle pouvait aussi donner à penser que, à la différence de l'armée française qui n'avait qu'une guerre de retard, celle de la Pologne en avait deux. Mais il y avait encore beaucoup de chevaux dans toutes les armées en 1939, principalement pour tracter l'artillerie. Et si les cavaliers polonais chargèrent bien sabre au clair, cette fameuse fois, c'était pour disperser des fantassins ennemis. Les automitrailleuses allemandes intervinrent plus tard et transformèrent, il est vrai, tout ce beau monde, hommes et chevaux mêlés, en chair à saucisse. Le reste est propagande.

Et c'est très fort, en temps de guerre, la propagande, car l'image qui en est restée, celle qui résume le mieux, à nos yeux de contemporains du drone et de la «bombe intelligente», l'inauguration de la guerre éclair par les blindés de Hitler, c'est cette grandiose charge des lanciers polonais contre les panzers teutons. Il se trouve que nous avons un peu de mal, parmi les littéraires tout spécialement, à évoquer ce pays, la Pologne, sans penser aussitôt, corne-gidouille! à Ubu. La Pologne ne ferait pas très sérieux? Pour ajouter du vent au moulin ferronien, observons encore que, selon l'aveu même du général Guderian, héros de la blitzkrieg à l'est comme à l'ouest, cette charge d'un autre siècle, le sabre haut, contre des troupes équipées de fusils d'assaut, sema la sainte terreur chez le piéton boche de cette promenade militaire de septembre 1939.

Une fois le pays tombé sous la coupe des nazis, l'Angleterre et la France ne se montrent pas du tout pressées d'intervenir. Commence alors cette période appelée «drôle de guerre», dont le principal trait sera l'attentisme. Chaque jour, quelque part le long de la ligne Maginot, le soldat Sartre émerge d'un souterrain bétonné pour lâcher un ballon météo et le regarder disparaître, puis il retourne écrire L'Être et le Néant. Pendant ce temps, en Pologne occupée...

Sartre n'apparaît pas pour rien (une sorte de caméo) dans le dernier roman d'Alan Furst traduit en français. J'ai déjà écrit ici que Furst avait inventé le roman d'espionnage existentialiste. Ses héros sont sans illusion, un peu viveurs, plutôt virils, camusiens, je dirais. Les guerres dans lesquelles ils s'engagent semblent déjà perdues et, s'ils se rangent du côté des ombres et des armées secrètes de l'Europe piétinée, ce n'est pas dans l'espoir de hâter le triomphe du capitalisme anglo-américain ou l'avènement du règne du prolétariat, mais pour répondre à la même évidence que le docteur Rieux, dans La Peste. Tout simplement parce que, dans une guerre «qui semble ne jamais finir, il faut choisir son camp». Oui, mais le personnage qui fait ce constat ajoute tout de suite après: «Je ne sais pas, peut-être que c'est comme ça. [...] dans l'immédiat je serais content de voir le soleil se lever.»

Résistances en Pologne

On débattait dernièrement, dans la New York Review of Books (le numéro du 11 février), de la résistance en Pologne durant la Seconde Guerre mondiale. Des résistances, plutôt, et de leurs complexes interactions: nationaliste, juive, communiste, etc. Tout comme nous avons tendance à réduire l'invasion de la Pologne à une mythique charge de cavalerie, une vision plutôt simpliste de l'occupation allemande de ce pays a fini par s'imposer, il me semble, y compris chez les connaisseurs de l'histoire de cette période et les simples amateurs et lecteurs qui ne sont pas des spécialistes. Dans ses pires implications, cette conception laisse supposer que la très grande majorité des Polonais se seraient accommodés à merveille de l'existence des camps de la mort, et ça, c'est quand on ne les peint pas en zélés sous-traitants de l'Holocauste...

En réalité, la résistance comme la collaboration sont des phénomènes universels et il n'y a aucune raison de penser que le Polonais moyen se soit senti plus près des thèses et des valeurs nazies que, disons, le Français d'extrême droite. Et loin de moi l'idée de prétendre que le roman de Furst, à supposer qu'il ait été écrit dans ce but précis, éclaire complètement ces graves questions, mais il ne nous en entraîne pas moins dans un monde et un combat mal connus: ceux de la résistance polonaise à cette époque, qui va du clair-obscur de l'immédiat avant-guerre à la tombée de la nuit sur l'Europe, dont Furst a déjà fait son territoire romanesque de prédilection.

Si Furst est un écrivain dont les connaissances historiques, considérables, se doublent d'une véritable passion pour son sujet, ainsi que le donne à penser le mélange d'aisance et de solide documentation qui préside encore ici à son entreprise, alors aucun doute: il a dû se donner un plaisir et un travail fous à faire ce livre. Le pacte de lecture ne fait jamais problème dans cette sorte d'ouvrage: nous demandons au romancier de respecter la grande trame des événements. En retour, nous lui accordons toute liberté de s'arranger avec le destin des personnages. Alors quand, après la Pologne siphonnée, après la France écrasée mais qui continue de parisianer (c'est comme papillonner) dans sa capitale, le romancier envoie son héros organiser, en l'an 1941, sur les arrières de la plus gigantesque force d'invasion de l'histoire, la guerre des partisans dans les forêts de sapins sans fin de l'Ukraine et de la Biélorussie, on se dit: Chouette! Je vais assister à l'opération Barbarossa... et c'est comme avoir des sièges réservés dans la première rangée.

La complexité humaine de la guerre, voilà peut-être ce que cette écriture rend le mieux. Du plus simple (le pouvoir nu du conquérant qui jauge un civil avec l'instinct de mort des loups) au plus subtil: les arcanes de la lutte secrète avec ses espions, agents parachutés, postes émetteurs, et la peur, présente comme l'air dans les poumons, voilà le terrain fertile où se déploie l'art de ce romancier qui a sans doute compris que dans tout conflit demeure une partie souterraine, un domaine de l'histoire qui ne peut s'atteindre que par la fiction.

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L'officier polonais
Alan Furst
Traduit de l'anglais par Stéphane Roques
Éditions de l'Olivier
Paris, 2009, 350 pages