Survivre aux naufrages

D'abord connue pour ses nouvelles, Lisa Moore nous avait offert il y a quelques années Alligator, un premier roman foisonnant. Dans Février, elle propose une plongée dans le passé à partir du souvenir du naufrage de la plateforme de forage Ocean Ranger.

Le 14 février 1982, en pleine tempête, une plateforme de forage a fait naufrage au large des côtes de Terre-Neuve: aucun des 84 membres d'équipage de l'Ocean Ranger ne s'en est sorti vivant. Voilà pour les faits réels qui ont inspiré Février, un roman tout en finesse, plein de délicatesse, signé Lisa Moore.

D'abord connue pour ses nouvelles, cette auteure de 45 ans, qui est née et demeure toujours à Terre-Neuve, nous avait offert il y a quelques années un premier roman foisonnant: Alligator. Où la mort, le deuil et le danger qui menace étaient déjà bien présents.

Il y avait cet homme, dévoré par un alligator, comme leitmotiv du roman, mais il y avait surtout les autres, tous les autres personnages, autour. Tous aux prises avec leur propre monstre d'une certaine façon, tous menacés par un quelconque danger.

Elle est très forte, Lisa Moore, pour superposer les cou-ches dans sa fiction. Pour s'immiscer dans la tête de tous. Pour plonger dans la profondeur de leurs sentiments, de leurs déchirements. Mais sans pathos. Avec une justesse remarquable.

Autre caractéristique: le quotidien. On voit vivre ses personnages au quotidien, concrètement. C'est-à-dire, on peut les voir faire la vaisselle, ou plier les chaussettes des enfants, par exemple. Mais tout en étant dans leurs pensées, leurs souvenirs. Cela se fait comme par enchantement. En même temps.

Parlant de temps: on passe constamment du présent au passé, on avance, on recule, les événements prennent une perspective différente chaque fois. Et on s'y retrouve, aucun problème. C'est fascinant.

Pas le genre à nous raconter une histoire d'un trait, Lisa Moore, pas du tout. Pas le genre à se contenter d'aller en ligne droite, à partir du point A pour aller directement au point B. On dirait qu'elle fait de la broderie.

Dans Février, en particulier, elle pousse son art très loin. Quand le roman commence, nous sommes en 2008. Soit 26 ans après le naufrage de l'Ocean Ranger. Nous sommes dans la tête d'une femme, Helen, une Terre-Neuvienne qui a perdu son mari dans la catastrophe.

Cette femme, on va la suivre, la regarder vivre et l'entendre penser tout au long du livre. Mais on va tout aussi bien suivre son fils à l'autre bout du monde. De même que la jeune femme avec qui il pourrait bien refaire sa vie. Et ainsi de suite.

Nous sommes donc en 2008. Helen, 56 ans, est avec l'un de ses petits-enfants qui veut faire aiguiser ses patins. Banal, comme point de départ. Mais tandis qu'Helen regarde l'homme poser le patin de son petit-fils contre la meule, elle pense à son fils, John.

Pourquoi? Parce qu'il l'a appelée la veille, au milieu de la nuit en fait, de Singapour. Pour lui dire quoi? Que la jeune fille qu'il a rencontrée sept mois plus tôt, avec qui il a vécu sept jours de passion torride, est enceinte de lui.

La paternité, John, 35 ans, l'a toujours refusée. Il s'est toujours sauvé quand la question revenait sur le tapis dans ses relations de couple. Que va-t-il faire maintenant? C'est l'une des trames de l'histoire.

Au téléphone, il a demandé à sa mère: «As-tu déjà essayé de démêler ce que tu es de ce qu'il faudrait que tu deviennes?» Cette question s'adresse à lui-même et à sa mère. Sa mère, qui n'a eu aucun homme dans sa vie depuis la mort tragique de son mari. Et qui pourrait bien, elle aussi, tout comme son fils, faire peau neuve.

C'est une autre trame du récit. Helen, qui était mère de trois jeunes enfants et qui était enceinte quand son mari est mort, vit seule aujourd'hui. Elle a beau faire du yoga, confectionner des robes de mariées pour s'occuper, la solitude lui pèse.

Ainsi: «Elle a une profonde soif d'être touchée. Car Helen a découvert ce qui se passe lorsqu'on n'est pas touchée, c'est la même chose qui se répète: on n'est pas touchée. Et ce qui se passe quand on n'est pas touchée est le plus sale des secrets, le plus méprisable: on oublie de le désirer.»

Ces deux trames — le fils aux prises avec sa paternité et la mère aux prises avec sa solitude — vont s'entrecroiser jusqu'à la fin dans Février. Avec, en toile de fond, toujours, le passé. La tragédie, terrible, pour une femme, de perdre son mari, et pour un petit garçon, de perdre son papa.

Peu à peu, mais dans le désordre, nous allons revivre avec Helen, surtout, la chronologie des événements depuis le drame. Et plonger avec elle dans la dévastation qu'elle a ressentie, vécue.

Déchirants, troublants ces passages-là. Quand on la voit lutter avec elle-même pour ne pas sombrer, au nom des enfants. Alors qu'elle se sent bannie, en dehors d'elle-même et du monde: «Vous voyez votre vie, mais c'est comme si vous étiez derrière une paroi de verre, les étincelles jaillissent et vous ne les sentez pas.»

Toutes ces nuits où elle a tenté de reconstituer le naufrage: quand son homme est-il mort exactement, quelle a été sa dernière pensée, quels ont été ses derniers mots, qu'a-t-il ressenti dans l'eau glacée?

Elle ne peut s'en empêcher: «Elle revit la catastrophe toutes les nuits. Elle a lu le rapport de la Commission royale. Elle sait ce qui s'est passé. Mais elle veut être dans la peau de Cal quand la plateforme sombre. Elle veut être avec lui.»

Elle voudrait aller retrouver son mari, mais se sent coupable vis-à-vis de ses enfants. Elle voudrait cesser de penser à lui, mais se sent coupable à l'idée de l'abandonner sur sa plateforme. Et ainsi de suite. Pendant des années, le mê-

me dilemme.

Pas d'apitoiement pourtant dans Février, pas de sentimentalisme. Et c'est là le tour de force de ce roman, merveilleusement traduit par la romancière québécoise Dominique Fortier. Question de ton, de rythme? Lisa Moore envoûte.

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Février
Lisa Moore
Traduit de l'anglais (Canada) par Dominique Fortier
Boréal
Montréal, 2010, 296 pages