Mémoire en ligne

La directrice générale du Programme français de l’ONF, Monique Simard
Photo: ONF La directrice générale du Programme français de l’ONF, Monique Simard

Tout coffret digne de ce nom contient par essence des trésors, bijoux ou lingots d'or. Des oeuvres d'art aussi, joyaux de l'esprit. Le moindre génie de la lampe vous l'assurera. Les dragons qui les gardent aussi.

Chez moi, plusieurs beaux coffrets de la collection «Mémoire», consacrés par l'Office national du film (ONF) à ses cinéastes phares, trônent sur mes étagères. Certains soirs, un de ces beaux objets, porteur d'un livret et de films: La Bête lumineuse de Pierre Perrault, L'Éloge du chiac de Michel Brault ou Le Temps de l'avant d'Anne-Claire Poirier, se laisse savourer en pleine chaleur du divan, permettant de retrouver des maîtres dans leur grande époque créative. Chaque nouvelle édition se vit dans la fête. Cette année, l'intégrale de Pierre Perrault et celle moins monumentale de Jacques Drouin, l'animateur sur écran d'épingles, firent mon bonheur de cinéphile.

Autant épousseter pieusement ces coffrets, car aucun nouveau trésor ne se profile à l'horizon.

La nouvelle avait circulé sous le manteau. Carol Faucher, à l'ONF depuis une trentaine d'années, âme derrière les coffrets Perrault et Brault, vient d'être démis de ses fonctions et s'en désole. Des amis, des supporteurs pleurent de concert. Mais l'expert fait ses boîtes. Adieu!

Monique Simard, à la tête du Programme français de l'Office, évoque une fin de contrat plutôt qu'un congédiement. Sauf que, dans une même foulée, la collection «Mémoire» s'évanouit en des limbes incertains. Monique refuse aussi de parler d'abolition de programme, terme qui court pourtant à pleins corridors de l'institution, sur Côte-de-Liesse. «Au besoin, un jour, en fonction de la demande. Un autre coffret. Sait-on jamais?»

Mais comment y croire encore? Car des pages se tournent, mine de rien.

De l'avis de Monique Simard, la plupart des cinéastes phares ayant fait carrière à l'ONF ont déjà leur coffret attitré. On songe à part soi aux noms demeurés orphelins. Il en reste, bien sûr.

James Robert, très engagé dans la diffusion du patrimoine, précise que l'ONF va réinventer le concept en fonction des techniques actuelles. Nés au cours des années 90, à l'ère de la vidéocassette, quand les nouvelles technologies balbutiaient encore, ces coffrets auraient fait leur temps, tels les pianos mécaniques chantés par Léveillé.

Très coûteux à produire, jamais rentabilisés. Avec le virage numérique, la demande du public irait plutôt du côté des films en ligne. Et l'ONF en déverse sur son site entre 200 et 300 par année, 1400 jusqu'ici, avec accélération de cadence future.

Depuis vint ans, j'aurai vu l'Office perdre tellement de plumes: studios, plateau de tournage, laboratoires, cinéastes permanents, bureaux régionaux, alouette! Faut-il cogner à pieds joints une fois de plus sur cette boîte septuagénaire, accablée par mille compressions? Mais s'interroger sur ses changements de cap? Oui, bien entendu.

L'ONF a pris le virage numérique qui s'imposait. Les temps changent, et les nouveaux outils doivent exporter ses collections le plus loin possible. Soit!

Le patrimoine dont il conserve la garde ne saurait se contenter toutefois de faire surface sur un clic de souris. Une vraie mémoire devrait s'inscrire aussi sur des supports solides, permanents, comme des monuments. Les sites en ligne nous maintiennent quand même dans un monde fugace de consommation éclair.

Et depuis quand un miniécran d'ordinateur constitue-t-il le cadre idéal pour visionner un film de Jutra ou de Godbout? Du côté de l'ONF, des voix rétorquent: «Bientôt, les oeuvres en ligne pourront être rediffusées sur les grands écrans plats de télé.» On n'arrête pas le progrès. Alors?

L'Office n'a pas remisé sa création. Au documentaire, souvent en coproduction avec le privé, il dilue tout de même sa signature. L'animation demeure une de ses cartes maîtresses. Des cinéastes de la relève, du sang neuf, de bons projets sortent de la boîte, mais son âme vive flotte désormais entre un monde virtuel et un univers révolu.

Le temps où les Gilles Groulx, les Norman McLaren, les Claude Jutra, les Pierre Perrault, les Michel Brault, les Anne-Claire Poirier et tant d'autres réinventaient notre septième art, et notre société un coup parti, appartient à sa prestigieuse légende.

La frénésie de la ruche à rêves aux projets enfiévrés, les histoires mythiques de pellicule volée pour détourner des projets à des fins plus créatives, comme le fit Gilles Carle pour La Vie heureuse de Léopold Z, constituent des faits d'armes issus d'un bel autrefois. La nuée des grands créateurs poussant à la même roue d'une oeuvre collective comme le film La Lutte tout autant.

Offre et demande, marché, transfert sur numérique, rentabilité. Allez! On comprend.

Sauf que des mots nous heurtent parfois. Appelez ça de la sentimentalité. Un jour viendra où les gens n'auront ni bibliothèque ni vidéothèque, mais accrocheront des chapitres de livres et des fragments d'images en ligne avant de filer regarder ailleurs. Sentimentalité malvenue donc, sotte nostalgie des belles reliures, des coffrets aux enchantements sur leurs rayons, en mémoire vive. Certes. Mais faut-il vraiment qu'une institution, hier glorieuse, choisisse de préserver ses trésors sur du sable, en laissant tomber pierre et béton?
1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 21 février 2010 12 h 01

    «Depuis vingt ans» et non «Depuis vint ans»

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