Le prêt-à-porter québécois en mode survie - Une main de fer dans un gant de velours

Pour le designer Christian Chenail, de la griffe Muse, il est devenu primordial de se recentrer et de proposer des collections à travers ses propres points de vente, les boutiques multimarques disparaissant les unes après les autres.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Pour le designer Christian Chenail, de la griffe Muse, il est devenu primordial de se recentrer et de proposer des collections à travers ses propres points de vente, les boutiques multimarques disparaissant les unes après les autres.

La 18e Semaine de mode de Montréal (SMM), qui se déroulera du 1er au 4 mars au Marché Bonsecours, dans le Vieux-Montréal, célébrera une nouvelle fois avec panache le talent et la créativité des designers québécois.

Malgré le succès médiatique incontesté de cet événement phare de l'industrie de la mode, nous ne pouvons que constater le triste déclin du prêt-à-porter québécois.

Lorsque le rideau se refermera sur le dernier défilé et que les projecteurs s'éteindront après quatre jours de fête, l'accablante réalité que vit la très grande majorité des artisans de la mode d'ici reviendra hanter les acteurs de ce milieu glamour, tricoté de rêves et de désillusions.

Jamais un défilé de 20 minutes, qui bien sûr vient flatter l'ego de chaque créateur, ne pourra effacer le quotidien fragile et insécurisant des designers aux prises avec des problèmes de qualité de confection, de baisses des ventes, de retards de livraisons, de vêtements retournés à solder, d'inventaires à liquider trop élevés et de comptes impayés par des détaillants se retrouvant trop souvent au bord de la faillite.

Voilà un peu la routine qui est l'apanage des gens du milieu et qui revient systématiquement deux fois par année, après chaque lancement de collection.

Pendant ce temps, Pro Mode, la stratégie élaborée par le gouvernement provincial pour venir en aide à l'industrie québécoise de la mode et du vêtement, tarde à produire les résultats escomptés. Lancée en grande pompe en 2008, cette mesure s'accompagnait d'un investissement de 82 millions de dollars sur trois ans: du jamais-vu.

Malgré cela, la seule année 2009 aura vu plusieurs têtes d'affiche obligées de mettre la clé sous la porte ou être acculées à la faillite.

C'est le cas, parmi tant d'autres, de Marisa Minicucci, créatrice de la collection Msiamo, de Nadya Toto, d'Hélène Genest, d'Hilary Radley, la reine du manteau larguée par son fabricant Utex, en sérieuses difficultés financières, du manufacturier Doraz, de la célèbre agence de mannequins Giovanni et de la boutique Revenge de la rue Saint-Denis à Montréal, qui était depuis 1986 la vitrine prestigieuse et incontournable des designers québécois. Tous ces créateurs doués se sont retirés sur la pointe des pieds, dans l'indifférence générale.

À l'inverse, en France, l'onde de choc provoquée par la débâcle de la maison de couture de Christian Lacroix, en mai dernier, a provoqué une véritable remise en question tant dans les milieux de la mode que dans ceux des affaires et de la culture.

Du Think Big des années 1980, où la mode d'ici s'exportait partout aux États-Unis et dans le reste du Canada, nous en sommes réduits au Think Small des années 2000, les créateurs trouvant comme dernier refuge leur atelier-boutique.

Une industrie à repositionner

Pour Christian Chenail, de la griffe Muse, il est devenu primordial de se recentrer et de proposer des collections à travers ses propres points de vente, les boutiques multimarques disparaissant les unes après les autres: «Il nous faut fidéliser notre clientèle, démontrer l'excellent rapport qualité-prix d'un vêtement fait ici, en plus de faire renaître la fierté de porter un produit créé et confectionné chez nous.» Selon lui, acheter québécois, c'est poser un geste politique.

De son côté, la créatrice Hélène Barbeau qui a pignon sur rue depuis plusieurs années, en est à se redéfinir. Elle a pris la sage décision de réduire la taille de ses collections et de ne les offrir qu'à sa boutique Barbeau du boulevard Saint-Laurent.

Pour mieux diversifier son offre, elle présente dorénavant dans son espace des collections italiennes et québécoises en séries limitées, puis des chaussures et accessoires complémentaires à ses propres créations.

Lise Robitaille, qui cumule plus de 35 ans d'expérience comme directrice de production, considère que la situation actuelle est une véritable catastrophe.

Pour cette femme réaliste et pragmatique, qui vit à l'ombre du star-système et loin des feux de la rampe, la disparition accrue de sous-traitants depuis dix ans, la main-d'oeuvre vieillissante au bord de la retraite et le manque total de relève ne font qu'accentuer les difficultés de produire localement.

On n'a qu'à constater la reconversion des édifices autrefois occupés par les travailleurs de l'industrie des rues Casgrain, Saint-Viateur ou Chabanel pour saisir l'ampleur de l'hécatombe.

Pendant ce temps, les designers ont de plus en plus de mal à s'approvisionner en matières premières et les agents de tissus se font de moins en moins nombreux; c'est sans le soutien des détaillants, grands ou petits, qu'ils doivent systématiquement composer chaque saison.

Pourtant, des individus à la vision hors du commun, qui ont su bien identifier leurs niches, réussissent dans des créneaux souvent particuliers. Pensons notamment à Mariouche Gagné, d'Harricana, avec sa spécialisation en fourrures recyclées.

Pour sa part, Louis Garneau apparaît comme le chef de file de l'industrie du vêtement de sport. Kanuk et Quartz nature se démarquent également dans le domaine du manteau, et Parasuco dans celui des denims haut de gamme.

Enfin, Ango Mode, Ça va de soi et Rudsak, concevant au Québec et fabriquant en Orient, figurent aussi au rang des compagnies bien établies.

À l'heure des bilans, ils sont sans doute l'exception qui vient confirmer la règle et sur qui repose la renaissance d'une industrie faite de hauts et de bas..
2 commentaires
  • Francine Jacques - Abonnée 20 février 2010 13 h 02

    Et si le Web québécois faisait durer le défilé!

    Une vitrine aussi immense que la créativité de nos designers est à portée de main, et sans frontières.

    Pourquoi ne pas leur offrir une visibilité particulière sur tous nos BLOGUES et sites, à la moindre occasion et de façon CONCERTÉE. Parler encore davantage de ces créateurs et du glamour de la mode «made in Québec».

    Un «défilé» qui durerait plus de 20 minutes!

    Faire notre part en multipliant les hyperliens vers nos créateurs. Y présenter leurs produits le plus souvent possible; inonder le Web douze mois par année. Rendre ces artisans de la mode encore plus incontournables...

    Si on s'y mettait?

    Avec un merci à Monsieur Poitras,

    Francine Jacques
    conceptrice de «La Magasineuse»

  • Carole Vallières - Abonnée 21 février 2010 17 h 20

    bravo

    bravo jean claude d'éclairer ainsi la réalité . Vous etes le mieux placé pour le faire
    il faudra aussi parler de la résilience et du talent
    carole vallières