Les Jutra du (juste?) milieu

Le changement dans les règlements et le système électoral des Jutra, prix du cinéma québécois dont les finalistes ont été dévoilés cette semaine, semble avoir satisfait le milieu. Au premier tour de scrutin, un jury composé de 18 professionnels éclairés ayant vu les 39 films admissibles au concours prenait cette année le relais d'un collège électoral (les réalisateurs votant pour les réalisateurs, les acteurs pour les acteurs, etc.) plus ou moins bien informé.

En avaient témoigné dans le passé plusieurs omissions, dont celle en 2008 de Tout est parfait, d'Yves Christian Fournier, au titre de meilleur film. Les finalistes désignés seront soumis au vote de l'ensemble des membres des différentes associations professionnelles, dont le résultat sera dévoilé lors d'une cérémonie télédiffusée le 28 mars prochain sur les ondes de Radio-Canada.

Tout en reconnaissant l'efficacité de ce nouveau mode de scrutin, dont le résultat qualitatif est déjà pleinement mesurable, je me demande si le renoncement au vote démocratique, au premier tour, sera à toute épreuve dans la durée. Après tout, un jury n'est pas à l'abri du trafic d'influence, et il peut tout aussi facilement se diviser sur les films populaires que sur les films d'auteur les plus exigeants.

Aux deux extrémités du spectre, cette année, on constate que De père en flic (deux nominations) et La Donation (trois nominations) ont subi un sort semblable. Pareillement, nos films les plus niais (Les Pieds dans le vide, À vos marques Party 2) et ceux des auteurs les plus «hardcore» (Carcasses, Demain) sont tombés de chaque côté de la table. Les premiers avaient plus facilement droit de cité dans les éditions précédentes des Jutra. Pas les seconds, dont les créateurs pouvaient toujours supposer que leurs films n'avaient pas été vus par un assez grand nombre de votants. D'où le changement dans le processus, censé les avantager en leur donnant plus facilement accès à une reconnaissance «académique» dont les films-vedettes du box-office, par exemple, peuvent très bien se passer.

Or, avec la notable exception de Before Tomorrow, qui dans le peloton de tête défend la voix d'un cinéma plus engagé et marginal (comme si les jurés lui avaient confié ce rôle, précisément), le jury des Jutra a choisi de reconnaître ce que le groupe des 13 en France (parmi eux Pascale Ferrand, Jacques Audiard et Claude Miller) appelle les «films du milieu»: un cinéma qui vise ni le grand public ramolli par l'humour téloche, ni les happy few des tenants de la ligne dure: Garrel, Bonello, etc.

En conclusion, je constate que je ne me réjouis pas tant de la création du nouveau système de votation que du résultat, honnête et cohérent, qui a découlé de son premier exercice. Après tout, nous trouverions indéfendable qu'une élite se substitue à la masse citoyenne pour élire nos maires et ministres. En même temps, il n'est pas dit que, advenant que ça soit le cas, nos gouvernements seraient pires que ceux que nous avons présentement. C'est le pari qu'a fait la direction des Jutra. C'est réussi. Pour cette année. Mais ils auront peut-être à le défendre un jour.

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Plus d'un an après sa première mondiale au festival américain Sundance, le documentaire The Cove, de Louis Psihoyos, qui raconte le massacre quasi quotidien de centaines de milliers de dauphins dans la baie de Taiji, au Japon, prendra l'affiche dans ce pays en avril. Une entente vient d'être conclue entre The Works, qui s'occupe des ventes du film à l'international, et Medallion, qui brandira ce candidat à l'Oscar du meilleur documentaire sous le regard d'une population durement montrée du doigt pour son ignorance, et d'un pays sévèrement critiqué dans le film pour son hypocrisie et sa délinquance en matière de lois environnementales. The Cove est sorti en DVD chez nous depuis quelques mois déjà.