Les hommes de nos vies

Je mangeais cette semaine avec Claire, une amie depuis 60 ans. Un vrai bail, nous deux. Des hauts et des bas, bien sûr, quelques ruptures malheureuses suivies de retrouvailles mémorables la plupart du temps. Une amitié qu'on peut appeler durable, faite de beaucoup de rires et parfois de quelques larmes dont on oublie la cause une fois que c'est fini.

Claire est libérale. Pas une libérale tiède ni une libérale partisane finie, mais une libérale qui est restée tout à fait parlable. On a toujours discuté à visage découvert elle et moi, et jamais aucun sujet n'a été tabou. Elle donne de l'argent à son parti et elle joue son rôle de bénévole chaque fois que c'est utile.

Quand je suis entrée en politique en 1976, elle a cessé de me parler pendant toutes mes années au gouvernement. Elle était furieuse contre moi et elle me l'a fait savoir. Quand j'ai quitté la politique, on s'est retrouvées comme si de rien n'était. Elle avait passé l'éponge sur ce qu'elle appelait mon «égarement» et notre amitié a repris là où on l'avait laissée.

Chaque fois qu'on se voit, on parle de politique. Chaque fois que je parle de Jean Charest dans cette chronique, elle me téléphone pour me dire qu'elle est à la veille de se fâcher pour vrai et m'ordonne de laisser cet homme-là tranquille, lui qui donne sa vie pour le Québec... bla-bla-bla, bla-bla-bla... Depuis quelques mois, elle a changé de ton. Elle fait partie de ceux qui réclament une commission d'enquête sur la corruption et elle ne comprend pas les réticences de son gouvernement. Elle se prend la tête à deux mains quand on parle des événements récents, du retour de Jean D'Amour, des ministres qui pataugent dans l'eau chaude et de l'impression qu'on a tous que Jean Charest se cherche un emploi prestigieux qui lui permettrait de briller de tous ses feux et de voyager à l'étranger. Surtout de voyager à l'étranger.

Je venais de commander une eau minérale quand elle est arrivée. Elle avait Le Devoir sous le bras et elle avait un sourire en coin qui ne me disait rien de bon. À peine assise, elle m'a dit: «Je sais que tu vas me parler du français à Vancouver.» Comme si on ne pouvait pas enterrer la hache de guerre pendant 17 jours... Elle m'a alors tendu le journal avec la photo de Lucien Bouchard à la une.

Moi: Et alors?

Claire: Tu ne l'as pas lu? Il dit que la souveraineté est impossible... pas faisable.

Moi: On ne peut pas dire que c'est quelqu'un qui a beaucoup de suite dans les idées. Il a fondé le Bloc québécois, il a mené la campagne du référendum en 1995, il a été premier ministre du Québec... Ceux qui le connaissent disent qu'il est souvent excessif. La mise au rancart des infirmières, c'est lui... Le déficit zéro, c'est lui... C'en est un autre qui a eu les mains sur le volant...

Claire: Quand je pense que j'ai voté «oui» au deuxième référendum à cause de lui... Je le trouvais tellement plus posé que Lévesque. Calme, sérieux, un monsieur!

Moi: Tu ne m'as jamais dit ça que tu avais voté «oui»!

Claire: Je n'allais certainement pas m'en vanter. J'ai eu assez peur que ça marche!

Moi (en riant): Au moins, tu es franche!

Claire: La seule façon de me faire voter «oui» une autre fois, ce serait que ce soit Jean Charest qui me le demande.

Moi: Alors, c'est pas demain la veille.

Claire: Qu'est-ce que tu en sais? Pensais-tu un jour lire ce que tu lis ce matin de la part de Lucien Bouchard? Les hommes politiques sont changeants. Ils disent une chose aujourd'hui et son contraire le lendemain. D'accord, c'est un peu compliqué de les suivre, mais en même temps, on dit qu'il n'y a que les fous qui ne changent pas d'idée.

(Je réfléchis quelques minutes. C'est vrai que moi aussi, j'en ai vu beaucoup changer d'idée en cours de route. Lucien Bouchard n'est que le dernier sur la liste. Les hommes sont bien plus changeants que les femmes. Ils ont de ces états d'âme!)

Claire: Tu ne penses pas que ça se pourrait que Jean Charest se tanne de se faire marcher sur les pieds par le fédéral? Le vois-tu aller? Lui au moins, il aurait tout essayé pour que ça marche, le Canada. Ce n'est pas pour rien qu'il se bat contre Harper et tous les autres. L'indépendance, pour lui, c'est un dernier recours, c'est sûr. Mais il pourrait le faire...

Moi: Robert Bourassa nous a fait croire la même chose pendant des années. Vous n'allez pas nous la resservir une deuxième fois quand même! Ça va sentir le réchauffé. Claire, pitié... C'est quand le Parti libéral commence à manquer de votes qu'il devient un peu souverainiste. C'est pas par fierté, c'est par opportunisme.

Quand on s'est quittées, on n'a pas fixé de prochain rendez-vous... À suivre.
2 commentaires
  • Jean St-Jacques - Inscrite 19 février 2010 08 h 06

    Bouchard, souverainiste???

    Je ne peux pas croire que cet homme qui a milité ardemment pour l'indépendance du Québec en soit rendu a parlé contre et frapper dans le dos de son parti pour qui il était le chef. C'est un affront et se peut-il qu'au contact de la haute finance, il est perdu la tête?
    La souveraineté est plus nécessaire que jamais a cause de la situation actuelle. Votre amie Claire commence a comprendre qui est son Jean Charest.

  • Raymonde Chouinard - Inscrite 20 février 2010 11 h 04

    "Le rêve passe"

    Jean Charest aurait plus de chance de réaliser la souveraineté que le PQ, dont c'est pourtant le mandat, et qui se morfond en pure perte depuis 20 ans, en accumulant les échecs les uns par-dessus les autres par manque de crédibilité. Cet acharnement est en train de tourner en mauvaise farce!

    Ce parti manque totalement d'envergure....n'est-ce pas Louise! Pour ce qui est "des hommes de notre vie" de Lise Payette, elle a sans doute misé sur le mauvais cheval!

    Depuis le temps que le PQ attend que les libéraux portent le flambeau à leur place et réalisent ce qu'ils n'ont jamais pu accomplir pendant toutes ces années .....!

    Mais hélas...le rêve passe...!