La surenchère esthétique

 Le marché est exigeant et les acheteurs potentiels savent en 90 secondes si un endroit leur convient. La valorisation devient un atout de vente.
Photo: Le marché est exigeant et les acheteurs potentiels savent en 90 secondes si un endroit leur convient. La valorisation devient un atout de vente.

Il y a quatre ans, lorsque j'ai mis en vente mon bungalow californien style sixties, tous les agents d'immeubles ont eu le même commentaire dégoûté: changez le tapis! Le caca d'oie moucheté n'était plus au goût du jour, le shag d'époque non plus, et les acariens... moins fréquentables qu'avant. On m'a aussi conseillé d'home-stager le décor, de neutraliser les sofas et d'estomper le orange car c'est l'une des couleurs auxquelles les Québécois sont allergiques, avec le jaune et le violet.

Pour ma part, je me disais que si les acheteurs n'avaient pas l'intelligence d'imaginer mon humble chalet avec un tapis plus contemporain, ils ne méritaient pas d'hériter de cet endroit au charme vintage, gardé intact par respect patrimonial pour la Révolution tranquille.

Au fond, je ne voulais pas vendre. Et j'ai continué à cohabiter avec mes acariens jusqu'à tout récemment.

Il n'y a pas si longtemps, pour se défaire d'une maison, on faisait cuire une tarte aux pommes, on allumait une belle flambée dans le foyer et ça suffisait à charmer, tout en se répétant le mantra «location, location, location». Aujourd'hui, la mise en scène immobilière est beaucoup plus sophistiquée, particulièrement dans les centres urbains. Le home-staging devient la norme (valorisez, valorisez, valorisez), tout comme l'aménagement paysager s'est imposé il y a 20 ans.

Bientôt, plus personne ne songera à vendre une propriété sans faire venir le décorateur de Julie Snyder et s'asperger de Febreze avant d'ouvrir la porte.

«Les gens n'ont pas de vision et ne veulent rien faire. Nous, on vend du rêve», affirme l'une de mes agentes immobilières dont je tairai le nom. Et le rêve doit ressembler à la dernière édition des Idées de ma maison ou encore à une émission de Bye Bye maison, spécialisée dans la mise en valeur immobilière, à Canal Vie.

Les émissions de déco se déclinent d'ailleurs sur tous les tons en ce moment, du voyeurisme domiciliaire au misérabilisme pur et simple — ils hébergent huit enfants en famille d'accueil dans un taudis mais ils ne demandent qu'à vivre dans une salle de montre de Home Dépôt —, en passant par le relooking, un terme à la mode pour dire que vous repeignez les murs défraîchis de votre appartement.

For the times they are a-changin'...

«Dans ce contexte, l'esthétique ne réfère pas à la philosophie de l'art», nous explique Virginia Postrel (une ex-éditorialiste en économie au New York Times) dans son essai The substance of style - How the rise of aesthétic value is remaking commerce, culture & consciousness (2003). «L'esthétique est la façon dont nous communiquons à travers les sens. C'est l'art de créer des réactions sans mots [...]. L'esthétique montre davantage qu'elle ne dit, ravit plutôt qu'elle n'instruit. Les effets sont immédiats, perceptibles et émotifs», écrit-elle.

Si les années 90 nous ont servi Martha Stewart ad nauseam, le début du XXIe siècle, lui, carbure à Philippe Starck pour le moindre gadget. Nous sommes passés de la ménagère douée (et hypocrite) au maître du design professionnel irréprochable. «Le design est devenu l'art public de notre époque», rapporte Virginia Postrel dans cet essai fouillé et passionnant qui traite de l'influence tous azimuts du design et du style dans les domaines les plus triviaux ou cruciaux de nos vies, du site Web aux endroits publics, de notre coiffure à nos vêtements, de la brosse à récurer la cuve de toilette au décor intérieur, bien sûr.

«L'esthétique est devenue beaucoup trop importante pour être laissée aux seuls esthètes. Pour réussir, les ingénieurs, les promoteurs immobiliers, les MBA, doivent prendre les communications esthétiques et les plaisirs esthétiques au sérieux. Nous, leurs consommateurs, l'exigeons», souligne Mme Postrel.

Et c'est bien où le bât blesse. Le consommateur le veut parce que son voisin l'a et son voisin l'a parce que le consommateur le veut. En anglais, on appelle ça «To keep up with the Joneses» (rivaliser avec le voisin). C'était vrai à l'époque de Papa a raison, ce l'est toujours aujourd'hui. «Une fois que les gens ont atteint un certain niveau de conscience esthétique, ils ne veulent pas revenir en arrière — et ils n'en ont pas besoin, même quand les temps sont durs», écrit encore Postrel.

La surenchère esthétique a de beaux jours devant elle, d'autant qu'elle est désormais accessible à tous.

90 secondes top chrono

«À partir du moment où vous mettez votre maison à vendre, elle n'est plus à vous, elle appartient au marché», m'explique la designer d'intérieur Kiki Busch, établie à Sutton, dans les Cantons-de-l'Est, et membre de l'association Canadian Staging Professionals. Et le marché est exigeant. La mise en valeur peut ajouter 10 % au prix de vente initial et distinguer une maison qui s'incruste avec sa pancarte d'un vendeur de La Capitale qui sort sa guitare d'un air réjoui.

Une fois qu'on a fait un grand ménage, désencombré, renouvelé la literie, vidé les garde-robes, dépersonnalisé (éliminer les photos de famille et les trophées de curling), redonné un coup de peinture ou arraché le tapis, on retombe parfois en amour avec sa propre demeure. «Ça m'est arrivé deux fois, dit Kiki. Après la valorisation, les proprios ont décidé de garder leur maison.»

De manière générale, les acheteurs potentiels savent en 90 secondes s'ils aiment ou non l'endroit qu'ils visitent. Le premier coup d'oeil s'avère crucial, comme en amour.

J'ai donc remplacé le tapis muséal par un beau sable des Bermudes, fait un don de ma sensuelle Angélique des Hautes Eaux (une fille «tou' nue» aux seins siliconés, peinte sur velours) pour la remplacer par une lithographie d'un nu contemporain avec un modèle aux courbes plus modestes.

J'ai ikéifié les couvre-douillettes pour les coordonner aux rideaux, modifié l'éclairage, acheté des housses de sofa, remplacé le revêtement intérieur des armoires de cuisine et la batterie de chaudrons (il paraît qu'on vend une cuisine!) mais je ne me suis pas encore procuré un télescope même si ma terrasse n'a rien à envier à l'observatoire du mont Mégantic. L'agent d'immeuble me l'a conseillé, ça fait profond et «je cherche un sens à la vie... les week-end». J'y songe...

Au fond de moi, j'ai conservé le souvenir d'une fille qui a craqué pour un petit chalet de montagne «non valorisé», entièrement meublé et follement sympa, justement à cause de ses défauts. Il aurait été stagé que je ne l'aurais même pas regardé. J'aimais le défi et l'impression d'avoir déniché un produit qu'on ne retrouverait pas au Salon Chalets et Maisons de campagne du Stade olympique (jusqu'à dimanche).

Huit ans plus tard, j'ai cédé, légèrement «chambred'hôtellifié» mon home sans pervertir son âme, tout en me disant qu'il y aura toujours des gens pour applaudir Susan Boyle et s'éprendre de l'authenticité avec des chaussures orthopédiques aux pieds.

***

Souri: devant cette question de mon B. «Maman, est-ce que t'as déjà vécu au Moyen Âge?» (ils font un projet sur cette époque à l'école). Non mon chéri, moi, c'était juste avant, au temps des princesses aux petits pois, du orange et des tapis shaggy.

Acheté: Home Staging for Dummies. Tout y est pour le faire vous-même (mais le livre écrit par des stagers ne le recommande pas vraiment... contradiction), de ce courant très fort aux États-Unis qui gagne du terrain chez nous. Après avoir lu ça, on se dit que l'humain est fêlé de la toiture. L'humaine surtout, car n'oublions pas que ce sont les femmes qui choisissent le nid dans 90 % des cas (et le 10 % qui reste est un gars célibataire, ou ce sont deux gais).

Aimé: le livre De la simplicité de John Maeda (Payot). S'il y a une chose de concrète et qui fait du bien dans la valorisation, c'est le désencombrement et le ménage. Écrit par un web-designer, ce livre qui s'inscrit dans son époque, l'âge du numérique, est un baume qui traite à la fois de design, de gestion du temps et de simplicité retrouvée. «La simplicité consiste à soustraire ce qui est évident et à ajouter ce qui a du sens.» Je vais méditer là-dessus...

Soupiré: devant le luxe exponentiel auquel nous soumettent les magazines de déco, que je n'avais pas feuilletés depuis belle lurette. Du moindre matelas jusqu'à la baignoire, on a l'impression que le consommateur est devenu un enfant gâté pourri. «Je n'ai jamais vu une telle profusion de luxe et ça s'adresse aux baby-boomers. Les gens ne sont pas plus heureux pour autant», m'a glissé Kiki Busch, une décoratrice stager. Dans le dernier Les idées de ma maison - Les tendances déco 2010, le orange semble avoir la cote, c'est ma veine. Dans le dernier Décormag, beaucoup de «avant-après» et des rangements pratiques et esthétiques! De plus, des trucs pour réveiller un décor. Valorisons, valorisons! Une autre belle avenue de la surconsommation.

***

C'est pas tout d'être beau

«Maman, l'important, c'est pas que la bouteille soit belle, c'est qu'elle soit bonne», me dit mon B, du haut de ses six ans et pas encore alcoolo. Si cette vérité toute simple sort de sa bouche, c'est qu'il y a encore de l'espoir pour les pichous de ce monde.

Par contre, si jamais vous avez envie de beau et de bon, c'est ici: http://augredumar

che.blogspot.com, chez Louise Carrière, une cuisine simple et une présentation très soignée, au goût du jour.

Ses photos sont alléchantes et comme blogue bouffe, c'est ficelé à la Donna Hay, priorité à l'ingrédient, à la fois esthétique et sensuel. Comme on mange d'abord avec les yeux: dé-li-cieux.

Longue vie à Au gré du marché.
3 commentaires
  • Roch-André LeBlanc - Abonné 19 février 2010 06 h 11

    «...Nous, on vend du rêve», affirme l'une de mes agentes immobilières...

    Le but du marketing est de nous rendre mécontents de ce que nous avons.
    (Timothy Radcliffe)

  • maryse cantin - Inscrit 19 février 2010 06 h 13

    survivre aux modes

    j'ai été très sensible à ces commentaires qui rejoigne chez moi une grande préoccupation. comment amener les gens à plus de simplicités, comment les diriger pour éviter toutes lea embrouilles des modes. le phénomène m'apparait d'ailleurs plus présent en amérique qu'en Europe. comme si la découverte d'une nouveauté invitait automatiquement au changement. où sont donc nos attaches, nos liens avec le passé et nos origines.
    où est passé la simplicité et l'élégance qui s'en dégage.
    cela vaut pour la déco, comme pour la bouffe ou la mode vestimentaire. confondre surprendre et séduire. confondre élégance et tape à l'oeil...j'ai moi-même visité quelques appartements "relookes", un appel à la bêtise ! comment ne pas deviner la tricherie et l'évidence de l'arnaque. l'imagination nous manque et nos magazines de décorations en sont assez pauvres aussi. pourquoi ne pas informer, expliquer, le vrai charme d'une maison qui nous ressemble.
    nos lieux de vie sont importants, et d'abord pour le confort et la confiance qu'ils nous donnent. non pour le spectacle qu'on donne ou se donne. apprenons à reconnaître la qualité, aprrenons à conserver, à entretenir, à faire bouger les objets d'une maison, plutôt que de tenter de ressembler à une page de magazine ou de la refaire comme on imagine qu'elle devait être à l'époque. il y a un juste milieu. et ce juste milieu c'est en écoutant son coeur qu'on le trouve.

  • Jean Bateau - Inscrit 19 février 2010 10 h 14

    Tout juste

    J'ai lu avec intérêt l'article. Pas tellement que je me sente concerné, je ne suis pas les modes. Mais le voisin d'à côté a mis sa maison en vente hier. Alors je suis allé voir sur internet. Les nombreuses photos nous montrent une maison dépersonnalisée. Pas que tout soit rangé (ça l'est), mais ce qui reste est ... positionné. Pas naturel. Puis cet ornement en forme de coeur qui revient dans les chambres à coucher... Je n'ai pu m'empêcher de penser à la maison du voisin tout au long de l'article.
    Je lis vos articles surtout pour le style d'écriture. Remarquable.
    Bonne journée.