Une mécanique signée Harper

C'était vers la fin du débat du lac Meech. Un groupuscule anti-français s'était donné rendez-vous à Brockville, en Ontario, pour accueillir le premier ministre David Peterson et signifier, à sa façon plus que particulière, sa farouche opposition à l'instauration d'une loi-cadre sur les services en français dans la province.

En piétinant un drapeau du Québec devant les caméras, la poignée de manifestants avait fait mouche. En l'espace de quelques heures, l'image avait fait le tour du Québec et du Canada et pris une valeur symbolique qu'aucun argument rationnel n'allait réussir, par la suite, à ramener à une plus juste mesure.

Si l'acte de piétiner un fleurdelisé a eu une telle résonance, c'est qu'il était emblématique d'un blocage plus profond, c'est-à-dire le rejet, prononcé dans le reste du Canada, de la reconnaissance constitutionnelle du caractère distinct du Québec. Si ce blocage n'avait pas fini par faire avorter le projet de Meech, on ne parlerait aujourd'hui guère davantage de l'épisode du drapeau que de la guerre de tranchées qu'avaient menée à une époque antérieure des groupes du même acabit contre l'instauration du système métrique — jugée, dans ce genre de milieux et au même titre que le bilinguisme officiel, comme une machination trudeauiste pour corroder les valeurs canadiennes.

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Ceux qui s'inquiètent dans la capitale fédérale de la mouvance qui s'amplifie hors frontières pour stigmatiser les sables bitumineux de l'Alberta et le commerce qui s'y rattache en raison de leur forte empreinte polluante auraient aujourd'hui intérêt, pour en comprendre la psychologie, à démonter les rouages du piétinement du drapeau plutôt que ceux du boycottage des produits du phoque ou de l'amiante.

Ils pourraient également se pencher de nouveau sur le rapport de force qui avait permis à une alliance d'écologistes et d'activistes autochtones de gagner haut la main la bataille de relations publiques entourant le défunt projet de mégabarrage de Grande-Baleine au milieu des années 90. Sans la très forte médiatisation internationale du dénouement, sur fond d'intervention militaire, de la crise d'Oka à l'été 1990, l'opposition des Premières Nations aux menées hydro-électriques québécoises n'aurait pas eu d'échos aussi retentissants à l'extérieur des frontières du Québec pendant les années qui ont suivi.

Dans le même ordre d'idées, c'est aujourd'hui un malaise nettement plus profond que celui qu'inspire leur mode d'exploitation qui alimente le mouvement de rejet des carburants albertains. Les vraies racines de ce malaise ne sont ni à Fort-McMurray, ni à Calgary, mais bien implantées profondément dans un terreau qu'a systématiquement engraissé le gouvernement fédéral conservateur depuis quatre ans.

Dans un discours prononcé récemment à Calgary, et qu'il avait auto-occulté en dénonçant au passage l'unilatéralisme québécois sur le front des changements climatiques, le ministre Jim Prentice adressait la mise en garde suivante aux milieux énergétiques albertains: «L'exploitation des sables bitumineux et l'empreinte écologique de ces activités industrielles sont devenues un sujet d'intérêt international. Par conséquent, ce sujet ne concerne pas uniquement les intérêts des entreprises. Ce qui est en jeu sur la scène internationale est la réputation de notre pays.»

Mais ce que le ministre fédéral de l'environnement ne disait pas, c'est que si les sables bitumineux albertains se retrouvent aujourd'hui autant dans la mire du mouvement écologique, c'est en grande partie parce qu'ils sont devenus emblématiques, aux yeux d'une bonne partie de la communauté internationale, d'une nonchalance canadienne généralisée sur le front des changements climatiques.

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Cette impression de nonchalance, le gouvernement actuel a fait des détours pour l'alimenter autant sur le front intérieur que sur la scène internationale. Et depuis quatre ans, l'exemple est venu de haut.

La décision du premier ministre, au cours de son premier mandat, d'aller prononcer un discours pour vanter les ambitions de superpuissance énergétique du Canada au moment même où son gouvernement accouchait d'une prétendue ébauche de plan vert sur la colline parlementaire avait d'emblée envoyé un puissant signal sur l'ordre des priorités de Stephen Harper.

Depuis, l'absence volontaire ou le silence délibéré de ce même premier ministre sur les tribunes internationales où se discute le dossier des changements climatiques sont allés dans le même sens. Au sein du cabinet Harper, même le ministre de l'Environnement est devenu un apôtre de l'attentisme, prenant sur lui de dénoncer l'activisme environnemental de provinces qui sortent du rang.

Même l'avènement d'une administration américaine convaincue de la réalité des changements climatiques a fini par devenir un nouveau prétexte pour remettre à demain ce que le Canada s'était engagé à faire hier.

Une prédiction: les faiseurs d'image auront beau accoucher des plus intelligentes campagnes pour redorer le blason de l'industrie énergétique de l'Alberta, leur message se heurtera à un mur tant que le gouvernement canadien n'aura pas un discours plus crédible et des politiques plus convaincantes en matière de changements climatiques. Sous le couvert de défendre les sables bitumineux et l'Alberta, le gouvernement Harper a fini par les propulser au banc des accusés.
14 commentaires
  • Andre Vallee - Inscrit 15 février 2010 05 h 16

    Chère Chantal

    Votre capacité de dégager avec clarté la constante politique des évènements économiques et sociaux fait ressortir que le Canada est toujours formé de deux nations, l'une qui veut étouffer l'autre. Et vous auriez pu ajouter le français aux JO.
    Et votre finale avec l'exploitation des sables bitumineux fait ressortir que le Canada n'a pas de premier ministre; l'Alberta en a deux.
    Continuez, j'aime lire vos textes.

  • Lapirog - Abonné 15 février 2010 06 h 38

    Votre analyse est d'une grande acuité.

    Comme d'habitude votre analyse du comportement du gouvernement Harper est d'une grande précision et l'attitude passive de ce gouvernement en matière environnementale est fort bien décrit ainsi que les étapes attentistes qui ont marquées ce parcours négatif.La seule et unique préoccupation de Harper, pour ne pas dire son obsession journalière envers et contre tous,c'est la protection totale de l'exploitation des sables bitumineux de l'Alberta sans balises aucunes.
    L'opinion internationale va finir par le rattraper et le forcer à se commettre ou à se faire démettre.

  • France Marcotte - Inscrite 15 février 2010 09 h 03

    Comment faire d'une cause un emblème

    Le gouvernement Harper n'aurait certainement pas souhaité que la réalité des sables bitumineux devienne emblématique et ce, jusqu'au niveau international et pourtant...donc c'est la preuve qu'il ne contrôle pas tout. Bonne nouvelle. Maintenant, comment pourrait-on faire d'une cause juste un emblème, ainsi qu'il arrive qu'on le fasse par inadvertance, comme dans les exemples cités par Chantal Hébert? Voilà une mécanique qui pourrait être mise, et volontairement, à profit.

  • Paul Verreault - Inscrit 15 février 2010 09 h 37

    Harper et le Canada

    Harper représente très bien ce qu'est le Canada. Il y a deux peuples dont l'un, les Canadians, a préséance sur l'autre, les Québécois. La conclusion est simple, le peuple québécois n'a pas de pays et il n'a aucune influence sur les décisions qu'a en droit de prendre, le peuple canadian. Les Québécois n'ont comme maigre pouvoir que celui d'envoyer à Ottawa des représentants qui doivent veiller seulement aux intérêts du Québec et tant mieux, quand ces intérêts correspondent à ceux du Canada, ce qui est rarement le cas.

  • Jacques Morissette - Inscrit 15 février 2010 10 h 38

    M. Harper, au fond, un premier ministre au talent limité.

    Il m'arrive parfois de voir les choses comme une pièce de théâtre. Votre texte est digne d'une pièce inspirée par du Shakespeare. Malgré votre beau scénario, ce sont les acteurs qui manquent de talent, monsieur Harper le premier. Bien qu'on doive admettre que ce dernier a un immense talent pour le contrôle unilatéral des intérêts qu'il défend, ce n'est pas lui qui écrit la pièce qui se joue, au final. Et c'est ce que vous êtes en train de nous démontrer par votre texte, écrit de talentueuse façon.

    Les personnages de la pièce qui se joue se placent inconsciemment de façon stratégique. Je ne sais cependant pas à quel acte nous sommes rendus. Entre les lignes de votre texte, on dirait cependant que la pièce achève. Monsieur Harper, un acteur sans vraiment de talent, se pomponne en pensant que c'est à ça que la population est sensible. Il se trompe! En plus, il y a la communauté internationale qui a une culture qui dépasse de beaucoup celle de monsieur Harper. Comme premier ministre, ils sont placés dans les premières rangées.

    Cela dit, les seules personnes qu'ils influencent un peu dans la salle, un peu parce que très influençable quand ça entre dans la ligne de leur pensée irréfléchie, ce sont probablement les piétinent les drapeaux. Monsieur Harper ne semble pas savoir que le voyage d'un premier ministre ne se fait jamais sans aucun obstacle. Il tient la barre en croyant qu'il n'a qu'à éviter les petits écueils de la nation canadienne. Plus près de lui qu'il ne pense, cependant, ce sont les gros icebergs internationaux qui s'en viennent. Et, avec sa vision de myope sans imagination, il ne verra que les parties qui émergent de l'eau. Le voyage n'est pas fini, monsieur Harper!