Mumbai: esprit de clocher dans la mégalopole

New Delhi — Politique, cricket, Bollywood... Tout y est dans cette histoire qui défraie la nouvelle et monopolise l'attention des chroniqueurs de Delhi et Mumbai depuis quelques semaines. Au coeur de la polémique: le Shiv Sena — l'Armée du dieu Shiva —, un parti chauvin et xénophobe qui empoisonne depuis 40 ans la vie politique de cette mégalopole de 20 millions d'habitants qu'est Mumbai, dans l'État du Maharashtra. Il fait ses choux gras du sentiment que ses habitants de souche, les Marathis, sont envahis par les «voleurs d'emplois» du reste du pays. C'était les travailleurs de l'État voisin du Gujarat et les Indiens du Sud dans les années 60 et 70; ce sont, de nos jours, les Indiens du Nord, ceux de l'Uttar Pradesh et du Bihar, l'État le plus pauvre de l'Union indienne. Ç'a toujours été les musulmans, évidemment.

On ne s'en émouvrait pas tant si l'ex-Bombay n'était la capitale financière du pays et le siège de sa prodigieuse industrie cinématographique et musicale et si, à cultiver leur idéologie rétrograde, le Shiv Sena et son vieux fondateur, Bal Thackeray, ne freinaient le développement même de la ville, locomotive du pays. Le parti régional a tenu le pouvoir un temps dans le Maharashtra au début des années 2000 en alliance avec les nationalistes hindous du BJP, le parti du Peuple, l'autre grand parti national avec le parti du Congrès de la famille Gandhi. Mais il continue de peser lourd au sein de la puissante Corporation municipale de Mumbai, qui gère la ville. C'est le Sena qui a fait imposer le marathi comme langue administrative unique de la ville, l'année dernière. Son leitmotiv: «Mumbai appartient et continue d'appartenir au peuple marathi.» Point. Qu'importe si y vivent quatre millions de locuteurs du hindi.

Sa dernière poussée de fièvre remonte au début du mois de février, quand l'acteur musulman Shahrukh Khan, qui est l'une des quatre ou cinq superstars de Bollywood, a dit regretter que les autorités qui réglementent l'industrie du cricket, sport national indien, aient interdit le repêchage de joueurs pakistanais au sein de l'Indian Premier League (IPL), l'une des ligues plus populaires en Inde. Les fans ont opiné.

Pas le Sena: qu'il s'excuse ou qu'il aille au Pakistan, lui a-t-on fait savoir. «Quand le Shiv Sena dit qu'il doit se rétracter, alors il doit se rétracter. Mieux vaut pour lui qu'il le comprenne», a menacé Mahorar Joshi, un leader du parti. Avec un aplomb dont Bollywood n'est pas coutumier, vu sa propension à s'écraser devant cette formation politique, Shahrukh Khan a refusé de s'excuser: «Ces comportements sont antidémocratiques. Comme Indien, je n'ai pas honte et je ne me sens pas coupable de ce que j'ai dit. Je n'ai pas à demander pardon.» Quelques collègues acteurs ont fini par l'appuyer, après y avoir mis le temps.

«À tous les Indiens»

Le secrétaire général du parti du Congrès, Rahul Gandhi, héritier du trône dynastique, s'est porté à la défense des migrants indiens au Maharashtra: «Mumbai appartient à tous les Indiens.» Réaction caustique et xénophobe dans les pages du Saamna, le porte-voix du Shiv Sena: est-ce que Mumbai appartient à sa «maman italienne»?

Le hasard veut ensuite que le film My Name is Khan sortait en salle vendredi. Shahrukh y tient le rôle principal. L'histoire d'un homme habitant San Francisco au lendemain du 11-Septembre, atteint d'une forme d'autisme qui le fait prendre pour un terroriste... Des militants du Shiv Sena ont commis cette semaine des actes de vandalisme contre une dizaine de cinémas où le film allait être présenté.

Le plus inquiétant, disent plusieurs, c'est que la société civile de Mumbai et l'opposition politique, y compris le parti du Congrès, se tiennent coites, silencieusement complices devant cette dérive isolationniste, alors que de tout temps la ville s'est construite sur sa diversité.

Que serait la ville sans cette armée de métiers que sont ses millions de travailleurs «étrangers»? Ils sont chauffeurs de taxi, électriciens, plombiers, maçons, menuisiers... Sans compter que la plupart des grandes maisons industrielles de Mumbai, y compris dans l'automobile et les télécommunications, n'appartiennent pas à des Marathis: Reliance, Groupe Tata, Mahindra... Les signes se feraient déjà sentir: quatre fois plus d'entreprises se sont installées à Delhi l'année dernière qu'à Mumbai.

«Il y a tout un espace antichauvin qui ne demande qu'à être exploité politiquement dans une ville cosmopolite comme Mumbai, écrit le Times of India en éditorial. Il est temps que les partis s'élèvent au-dessus des calculs politiques à courte vue et confrontent le discours diviseur de ceux qui prêchent l'intolérance. Le Sena et le MNS [une branche dissidente] ne représentent vraisemblablement qu'une frange de la société marathie.» Mais c'est exactement le contraire qu'a fait en janvier le chief minister de l'État, Sharad Pawar (qui est à la tête de la coalition dont fait partie le Congrès), en suggérant que les nouveaux permis de taxis ne soient délivrés à Mumbai qu'à ceux qui parlent, lisent et écrivent la langue régionale.

Il s'est fait taper sur les doigts par Delhi. C'est le Congrès, au demeurant, qui a encouragé la création du Shiv Sena dans les années 1960 pour bloquer l'influence grandissante des organisations communistes dans les milieux de travail du Maharashtra.

My Name Is Khan devait au départ être à l'affiche dans 63 salles de cinéma de Mumbai. Sous bonne sécurité policière, les cinéphiles auront au moins bravé le Shiv Sena en se ruant, vendredi, sur les treize cinémas qui ont osé le présenter...
2 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 15 février 2010 14 h 20

    Et Montréal

    Montréal est une ville officiellement française, malgré la présence de nombreux anglophones, anglicisés et anglotropes. Les partis libéral et québécois mériteraient-ils donc le même jugement de chauvins et de xénophobes que M. Taillefer donne au SENA? On pourrait le croire si on ne lisait que The Gazette, n'est-ce pas?

    >C'est le Sena qui a fait imposer le marathi comme langue >administrative unique de la ville, l'année dernière. Son leitmotiv: >«Mumbai appartient et continue d'appartenir au peuple marathi.» Point. >Qu'importe si y vivent quatre millions de locuteurs du hindi.

  • jean-jacques thibault - Inscrit 15 février 2010 22 h 13

    Pas toujours évident...

    Votre article est un peu superficiel. Ayant vécu à Mumbai un certain temps, il faut comprendre la frustration des gens vivant(marathi) à Mumbai depuis plusieurs générations et qui se font dire qu'ils doivent parler le hindi ou le gujarathi pour pouvoir occuper un emploi. De plus il faut savoir que Bollywood appartient à la mafia musulmane de Mumbai et qu'un acteur musulman demande de repêcher des joueurs de cricket à l'extérieur du pays de 1.1milliard d'individus, il faut le faire....Mais c'est sûr que le Shiv Sena est un mouvement horrible et stupide. Mais malheurement certaines de leurs revendications sont peut-être légitimes pour plusieurs habitants de Mumbai.