Comparaisons

Quand on se regarde, on se désole. Quand on se compare, on se console...Immigration, multiculturalisme, pluriethnicité, accommodements raisonnables, réflexion sur l'identité... envahissent nos médias et suscitent d'intéressants débats. Et ailleurs?

Trois exemples saisis au vol dans l'actualité étrangère la plus immédiate...

En Côte d'Ivoire, les autorités (sudistes) au pouvoir autour du président Laurent Gbagbo — un ancien dissident martyrisé devenu président tyrannique — remettent sans cesse à plus tard les élections... en excluant ceux qui ne sont pas de la bonne origine. Dans cet État aux 70 nationalités, encerclé de cinq autres pays, une bonne partie de la population a des origines étrangères. Ajoutons-y un clivage religieux nord-sud, avec une forte population musulmane au nord, et cela donne, depuis bientôt dix ans, un pays coupé en deux.

Au coeur de la controverse: la notion d'«ivoirité», revendiquée par ceux du sud, autour du président Gbagbo, et contestée par ceux du nord, dont l'ancien premier ministre Alassane Ouattara, qui a déclaré: «On ne veut pas que je sois président parce que je suis musulman et nordiste.»

Pour cause de faciès étranger, de religion musulmane, ou de nom à consonance non conforme, on élimine purement et simplement des listes électorales des centaines de milliers de gens régulièrement naturalisés au cours des décennies précédentes, voire — dans certains cas — nés en Côte d'Ivoire.

Imagine-t-on cela ici, une seule seconde?

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En Inde, une vedette de cinéma de Bollywood, Shahrukh Khan, est actuellement la cible d'une campagne d'intimidation de groupes nationalistes radicaux hindous, parce qu'il a osé défendre publiquement des équipes pakistanaises de cricket et des joueurs originaires de ce pays.

En Inde, on tue bel et bien pour ce genre de «crime»: pour beaucoup de monde, le simple fait de dire du bien du Pakistan ou des Pakistanais — ennemis héréditaires — est une offense grave et punissable. Il y a même au moins un État, le Gujarat, dirigé depuis une décennie par le ministre en chef Narendra Modi, dynamique en économie, intolérant envers les minorités, où les autorités ont couvert, en 2002, des violences hindoues antimusulmanes qui avaient abouti à des centaines de morts.

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Et finalement, un peu d'Italie pour finir... l'Italie en voie de «barbarisation», pour reprendre l'expression du journaliste Robert Maggiori de Libération. Ce week-end, des violences intercommunautaires ont mis le feu à des quartiers de Milan. Il y a un mois, une partie de la population de Rosarno, petite localité de Calabre, a pris la rue, armée de bâtons, pour «casser de l'Africain» lors d'une manifestation d'immigrés qui protestaient contre leurs conditions de travail. Des dizaines de blessés, dont deux graves.

Dans tous ces cas, la réponse politique a été d'un niveau absolument inconcevable ici: silence complice, presque amusé, du premier ministre, et appui d'officiels — y compris de certains ministres — aux populations «excédées» devant «l'invasion des barbares».

Voici l'extrait authentique d'un éditorial récent de La Padania, journal officiel de la Ligue du Nord, parti politique au pouvoir, avec plusieurs ministres dans le gouvernement de Silvio Berlusconi: «Quand allez-vous nous libérer des nègres, des putes, des voleurs extracommunautaires, des violeurs couleur noisette et des gitans qui infestent nos maisons, nos plages, nos vies, nos esprits? Foutez-les dehors, ces maudits!»

L'Italie bien-aimée, celle de la Rome antique, de la bonne chère et des sublimes paysages toscans? De plus en plus, un pays provincial, arriéré, fermé, en voie de «ku-klux-klanisation». Fidèlement représenté, en vérité, par Silvio Berlusconi et Umberto Bossi.

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La cohabitation pluriethnique au Québec et tout le discours sur la chose figurent parmi les plus sophistiqués, les plus nuancés et modérés au monde. Des épisodes et des déclarations comme ceux que nous offrent quotidiennement les trois pays précités — et combien d'autres — seraient impossibles ici.

Il est utile et intéressant de faire la comparaison entre notre expérience et celles d'autres endroits proches ou similaires... Grande-Bretagne, France, Belgique. Ou encore de ces «cousins» du Québec que sont la Catalogne ou l'Écosse.

Mais en allant voir un peu plus loin, dans le grand monde tel qu'il est, et au-delà de la recherche du semblable, que trouve-t-on? Une distance stupéfiante entre nos sublimes débats — qui confinent au coupage de cheveux en quatre ou à l'autoflagellation — et la réalité crue de la xénophobie et du nationalisme primaires, tels qu'ils se manifestent quotidiennement sur notre belle planète.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
5 commentaires
  • Lapirog - Abonné 15 février 2010 10 h 13

    Devrons nous vivre encore un autre pénible épisode d'auto flagellation?

    Je suis vraiment désespéré de voir se mettre en branle un autre douleureux épisode d'auto flagellation national.Comment mettre fin à cette répétitive et pénible phase de notre histoire nationale? Je ne vois qu'une issue, l'indépendance ou souveraineté peu importe son nom et ça presse.

  • Marc A. Vallée - Inscrit 15 février 2010 12 h 20

    Débat utile

    Dans le monde d'Internet d'aujourd'hui, ce débat sur Soi et l'Autre est nécessaire. Nous pouvons nous féliciter qu'il soit civilisé. Mais, nous ne pouvons pas l'éviter. Le monde de demain se construit sur les définitions d'aujourd'hui. Comme la plus importante minorité francophone d'Amérique du Nord, le Québec se doit d'assurer une direction à la francophonie en Amérique. Dans le monde d'aujourd'hui ou les identités sont multiples, l'identité nationale doit d'abord reposer sur le vivre ensemble sur un territoire (ville, campagne, etc). C'est un principe que l'on semble oublier. Tous ceux qui vivent ensemble sur l'île de Montréal sont d'abord Montréalais, avant d'être chrétiens, laïques, ou musulmans. Ils partagent une ville qui a une histoire, géologiquement millionnaire. Le multiculturalisme oublie ces réalités.

  • Raymond Archambault - Inscrit 15 février 2010 22 h 59

    Un plaisir.

    D'abord mon cher François je suis toujours heureux de te lire et encore davantage lorsque ton doigt s'arrête un instant sur ce point du globe que nous occupons. Au fond, l'international comprend le national; l'un ne va pas sans l'autre. Le débat actuel, il est sain, intéressant et inévitable. Il sera productif dans la mesure où il servira la construction de nations accueillantes et désireuses de vivre en paix.
    Les québécois forment déjà une nation de ce genre. Ils leur manque encore le pays nécessaire à son épanouissement.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 16 février 2010 11 h 37

    Identité Québécoise

    L’insistance de groupes communautaristes qui veulent continuer à vivre comme dans leur pays d’origine et qui ont de la difficulté à accepter une meilleure intégration nous montre que l’inquiétude de la majorité francophone du Québec est fondée. Il est normal que cette majorité francophone veuille garder son identité. C’est aussi la situation dans plusieurs pays, pourtant beaucoup moins vulnérables que le Québec, où l’on sent une inquiétude face à la dilution de l’identité nationale suite à l’afflux d’immigrants plus ou moins intégrés. Ainsi, au Canada anglais on commence à insister plus sur l’identité canadienne que sur le multiculturalisme (triste héritage de Pierre Trudeau) ou de son frère jumeau l’interculturalisme.

    Au Québec en particulier, îlot francophone dans une mer anglophone, il faudrait mettre plus d’accent sur l’identité québécoise et sur l’intégration des immigrants que sur les communautés culturelles. Il est grand temps de revoir l’à-propos des politiques de multiculturalisme et de communautés culturelles.

    Je ne crois pas que les Québécois francophones comme groupe se croient supérieurs ou inférieurs à d’autres groupes raciaux ou ethniques, contrairement aux gens de certains pays impérialistes ou de membres de certaines religions. Ils ne sont donc pas racistes.

    Les Québécois francophones ont cependant le droit de vouloir demeurer ce qu’ils sont sans se faire engloutir petit à petit, et sans accepter de se faire gruger dans une mer anglophone. Nous avons le droit d’être Maîtres chez nous et de le rester en n’acceptant ici que les immigrants qui veulent s’intégrer à la majorité québécoise.

    Un grand principe : « Immigrer dans un pays est un privilège, pas un droit. » Et ce privilège doit se mériter.

    Dans le cas du Québec, ce privilège se mérite par l’engagement de la part de l’immigrant d’apprendre la langue officielle qui est le français s’il ne la connaît pas suffisamment. Et la citoyenneté québécoise ne devrait être accordée qu’aux immigrants qui connaissent suffisamment la langue française, politique analogue à celle qui est appliquée dans de nombreux pays.
    C’est à l’immigrant qu’il appartient de faire l’effort de s’intégrer à la majorité francophone et de respecter notre mode de vie et nos coutumes. Malgré ce que certains peuvent dire, les Québécois ont été très accueillants, même trop accueillants diront d’autres. Mais notre bonnasserie commence à nous jouer de vilains tours, la moitié des immigrants s’intégrant plutôt à la minorité anglophone, et un grand nombre voulant continuer à vivre comme dans leur pays d’origine.

  • Marc Provencher - Inscrit 28 février 2010 12 h 28

    Complaisance, M. Brousseau

    Je trouve au fond cet article de M. Brousseau assez complaisant. Qu'il relise plutôt The Origins of Fascism in Italy, par Gaetano Salvemini. « Le monde est plein de gens qui hier encore affirmaient : It can't happen here / Chez nous ça ne peut pas arriver... » C'est bien joli de trouver son propre pays beau, gentil et innocent, mais comme Mazaryk le disait avec force, le patriotisme doit avoir ses limites. Ce qui arrive là-bas (je ne parle pas de Berlusconi bien sûr mais de la multiplication récente des incidents racistes) peut arriver ici, je suis désolé d'avoir à le dire.

    La raison pour laquelle l'irruption de nos jours en Italie du racisme-au-sens-propre (c'est-à-dire au sens naturel-biologique de la notion de "race") est une question si importante, si cruciale même pour tout un chacun, c'est qu'elle invite à se retourner pour regarder le monde. C'est un signal d'alarme d'un genre très spécifique, en quelque sorte unique en son genre. À mes yeux une montée du racisme-au-sens-propre en Angleterre, en Allemagne ou aux États-Unis serait alarmante bien sûr, mais ne revêtirait pas la même signification spéciale de sonnerie d'alarme pour le monde : car il s'agit là de pays où, bien avant aujourd'hui, les théories de la race ont déjà connu un effroyable succès. Ce qui ne fut pas le cas de l'Italie. Dans le cas de l'Italie, c'est relativement NOUVEAU.

    C'est que jusqu'à récemment - et contrairement à ce que pourraient croire des gens qui connaissent/comprennent mal les distinctions entre les différents cauchemars totalitaires du 20ème siècle - les idées italiennes furent (et ça me brise le coeur d'avoir à parler désormais au passé) les idées italiennes, dis-je, furent les plus réfractaires d'Europe, peut-être même du monde, à la pensée raciale, au déterminisme biologique. Au XIXème siècle par exemple, quand une revue anglaise titrait "A biological view of our foreign policy" (exemple cité par Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme), un tel titre aurait été inimaginable en Italie. Au contraire de la terrifiante affirmation du raciste Disraeli « Everything is race and there is no other truth », les Italiens tendaient plutôt à dire avec Benedetto Croce : « Combien improbables, arbitraires et fantastiques sont les théories de la race. » Et certes l'influence considérable du penseur Croce sur les idées italiennes de l'époque (à partir de 1890 environ) est un facteur dans l'équation dont je parle, même si, bien évidemment, cela ne surait suffire pour expliquer le tout.

    Même sous le fascisme italien, qui avait "besoin" (besoin d'un point de vue totalitaire bien sûr) de devenir raciste comme conséquence de sa funeste alliance de 1936 avec le nazisme, il a fallu pour faire passer la pilule recourir à un artifice, un oxymoron en forme de sinistre nez de clown. Chargé par le Duce de fournir au régime, sur les chapeaux de roues, une théorie raciste alors que depuis 1922 il en avait été dépourvu, le "penseur" Julius Evola dut introduire en effet en 1937 la notion de "race intérieure" ou "race de l'esprit" (sic !). Car la notion biologique de "race", alpha et omega de la pensée nazie, était vue - avec raison bien sûr ! - comme une calembredaine, une ânerie par un grand nombre d'Italiens, y compris pas mal de fascistes. Le Duce soi-même, avant son alliance avec Hitler en 1936, s'était gaussé ouvertement des théories raciales du Reich. Et dans un interview de 1933 ou 1934 (*) avec un journaliste allemand (journaliste fort complaisant d'ailleurs mais c'est une autre histoire) Mussolini déclarait : « La fierté nationale n'a aucun besoin du délire de la race ! » On peut difficilement être plus clair. Car c'est dans la NATIONALITÉ que le totalitarisme fasciste écrase l'individu, tandis que le totalitarisme nazi l'écrase dans la "RACE" (et le totalitarisme communiste, dans la classe). Les deux fascismes, nazismus et fascismo, ont bien sûr entre eux plein de hideux atomes crochus ; mais ils ne sont pas interchangeables. Et si maintes différences entre les deux cauchemars ne sont souvent que des différences de degré, cette différence-ci entre les deux mélasses idéologiques n'est pas de degré mais bien de nature. Cette réticence des Italiens à croire à la notion biologique de race était telle que, chose stupéfiante, même Roberto Farinacci - une ordure finie, un assassin, un nationaliste apoplectique et délirant, un propagandiste opportuniste et cynique de l'antisémitisme, et le plus philonazi des fascistes italiens - même le porc Farinacci, dis-je, « NE CROYAIT PAS AUX THÉORIES DU SANG ». (Rapporté par l'historien Renzo de Felice ; les majuscules sont de moi).

    "Race intérieure" ou "race de l'esprit" sont bien sûr des oxymorons grotesques, comme "eau sèche" ou "sel sucré". Et on est vraiment ici dans la spécificité du fascismo - y compris sa spécificité en tant que cauchemar absurde - avec cette histoire-là. Car les nazis, à l'évidence, n'avaient aucunement besoin de ce genre d'artifice rhétorique tordu pour devenir racistes. Ils l'étaient déjà. Ils prenaient déjà, et dur comme fer, le peuple allemand pour une soi-disant "race allemande" et le peuple juif pour une soi-disant "race juive" ; ils prenaient déjà ces faits de civilisation pour des faits de la nature - croyance qui, avant même d'avoir levé le petit doigt contre quiconque, est déjà la négation de l'Homme et annonce sa destruction (comme l'avait compris dès 1934 Emmanuel Levinas dans "Quelques réflexions sur la philosophie de l'hitlérisme.").

    Pour devenir racistes, pour se mettre à discourir sur une soi-disant "race italienne", pour se mettre à partir de 1936-37 à l'ignoble diapason de l'antisémitisme nazi, les fascistes italiens eurent besoin d'avoir recours à cette espèce de truc rhétorique à deux balles d'une soi-disant "race de l'esprit" dont la formulation même révèle qu'ils ne croyaient pas aux races ! Voilà qui est absurde, me dira-t-on, voilà qui est illogique, incohérent, cinglé ? Eeeeeeeeh oui. C'est bien pour ça que le fascisme italien était si dangereux : car l'oxymoron est son pain et son beurre et il est capable de se faire croire à n'importe quoi et d'agir - tout à fait comme dans "1984" d'Orwell - comme s'il y avait toujours cru. Ainsi les Juifs italiens - qui jusque-là avaient été fascistes et antifascistes dans les mêmes proportions que les autres Italiens - se trouvèrent soudain la cible du régime ; et à partir de là, surgirent des lois antisémites qui allèrent en s'aggravant jusqu'à la guerre.

    Cela dit que je reste convaincu que si le fascisme italien ne devient pas exterminationniste de son propre chef - bien qu'il ait agi en tant qu'odieux sicaire de son allié nazi quand fut mise en branle la "solution finale" - c'est que cette idéologie odieuse et délirante restait quand même foncièrement réfractaire au naturalisme, au déterminisme biologique. Pour moi le naturalisme est la clé du mal radical (et pour ce qui est de l'autre totalitarisme, communiste celui-là, je signale en passant qu'aux yeux de Marx, le travail humain faisait partie "du métabolisme de l'homme avec la nature" : oups). Et pour moi, la clé de l'horreur-en-plus qui s'est ajoutée, en ex-Yougoslavie et au Rwanda, à l'horreur inhérente à toute guerre civile, réside, j'en mettrais ma main au feu, dans le fait qu'il a forcément dû se produire une biologisation de faits culturels, ce que Hannah Arendt appelle "la transformation des peuples en races".

    Je m'arrête là pour des raisons d'espace et de temps, mais je crois qu'on aura compris où je veux en venir. J'émets une hypothèse, qu'idéalement il appartiendrait de vérifier à l'italianisant François Brousseau - beaucoup plus connaissant que moi sur les questions italiennes, il va sans dire. Cette hypothèse est celle-ci :

    Plutôt que le terme effrayant mais vague de "barbarisation", ne serait-il pas plus exact, plus précis de parler aujourd'hui pour l'Italie de "biologisation" c'est-à-dire de "racialisation" ? Bien sûr, diverses xénophobies ont toujours existé en Italie - il n'y a qu'à lire le 'Misogallo' d'Alfieri pour s'en rendre compte ! - mais la négation de l'Homme inhérente aux théories raciales serait-elle parvenue, au jour d'aujourd'hui, à se frayer un chemin MÊME dans les idées italiennes ? La question peut sembler théorique, voire odieusement théorique si vous êtes, par exemple, un immigrant du Maghreb ou d'ailleurs qui vient de se faire tabasser à coups de barre de fer par des Italiens du Basilicate ou de Milan virés amok comme des Grands-Serbes. Pourtant, si on veut extirper ce problème, c'est en amont qu'il faut aller le chercher, afin de lui tordre le cou.

    (*) Je n'ai plus la date exacte. Cette entrevue de Mussolini est reproduite dans Solomone, William, "Italy from the Risorgimento to Fascism : at the Origins of the Totalitarian State", bouquin sur lequel je n'arrive plus à remettre la main.