Une reprise à crédit

Avec la crise grecque, l'assainissement des finances publiques est sur toutes les lèvres. L'accroissement de l'endettement et la détérioration du risque souverain viennent ajouter de fortes pressions sur les marchés du crédit. Faute de relève aux stimuli gouvernementaux devant venir des entreprises et des ménages, l'austérité budgétaire qui s'annonce menace une reprise encore balbutiante.

En janvier, dans les préparatifs entourant le forum économique de Davos, un rapport des organisateurs dressait la liste habituelle des grands risques et dangers potentiels que court le monde. On mettait l'accent sur les menaces rampantes, celles qui se nourrissent d'une détérioration lente et graduelle. Parce que celles-ci couvent plutôt que d'éclater de manière brutale, la gravité et la durée du choc deviennent sous-estimées. Au sommet de cette liste est apparue la crise des finances publiques.

Si en 2008 un tel risque recevait une probabilité de moins de 5 % dans le classement du Forum économique de Davos, la probabilité est passée dans l'intervalle à 10-20 % en 2009, pour dépasser les 20 % selon les projections de 2010. Il va sans dire que la crise frappant la Grèce et faisant vaciller la zone euro est suivie de près.

Mais l'Europe n'est pas la seule à être touchée. L'épidémie causée par la récession s'est étendue à l'ensemble des pays industrialisés. Selon les données recueillies par le Mouvement Desjardins, la dette brute des gouvernements des pays composant l'OCDE atteindra 90 % du PIB en 2009, contre 78 % en 2008. Pour la zone euro, elle chatouillera les 82 % du PIB, contre 73 % en 2008. Uniquement au niveau des déséquilibres des comptes publics, «les pays membres de l'OCDE ont atteint en 2009 le plus important déficit budgétaire collectif depuis le début des statistiques en 1970», a souligné l'institution québécoise.

Dans un environnement sans poche de tension, on peut déjà imaginer la pression qu'un tel besoin exerce sur le coût du financement. La pression sur les marchés est forte et doit durer jusqu'en 2012, au minimum, ont déjà retenu les experts, qui ont comparé cette détérioration des équilibres publics à celle observée lors des grandes guerres. Mais avec des secousses comme celles observées sur la dette grecque et sur le coût de l'assurance afférente, on assiste à une explosion des primes de financement venant se greffer à un loyer plus élevé, qui pourrait aggraver la situation. On en revient à cette menace rampante.

Car l'appel à l'assainissement public qui découle de cette détérioration survient dans une conjoncture de faible activité économique et de reprise fragile. Les entreprises et les consommateurs ne parviennent pas à prendre le relais des stimuli fiscaux lancés par les gouvernements afin d'atténuer les effets de la récession. «Ce sera maintenant au tour du secteur privé, voire des entreprises, des ménages et des prestataires, de permettre au secteur public de se refaire une santé financière. Hausses de l'imposition et baisses des services seront difficiles à éviter, et ce, dans la plupart des pays développés», peut-on lire dans une étude du Mouvement Desjardins.

Or cette relève éprouve encore de la difficulté à se matérialiser. De plus, à ce jour, les besoins exprimés par les gouvernements trouvent preneurs à des taux d'intérêt historiquement faibles. Et les gouvernements occupent la place laissée vacante par les ménages et les entreprises, moins présents sur les marchés de financement en ces temps d'austérité. Or «tôt ou tard le redressement des finances publiques nécessitera des ressources qui ne seront plus disponibles pour les besoins du secteur privé». On peut très bien imaginer un engorgement et un resserrement des conditions sur le marché du crédit.

Les économistes établissent un lien direct entre l'endettement public et la croissance économique à partir d'un seuil dette/PIB de 90 %. Au-dessus, la croissance est amputée de 1 %. À l'autre bout de la lorgnette, selon l'Observatoire français des conjonctures économiques, un plan de restriction budgétaire comportant des réductions de dépenses ou des augmentations d'impôt représentant au total 1 % du PIB réduit d'autant la croissance du PIB. S'il y a généralisation de ce type d'effort parmi les pays industrialisés, l'impact se faisant sentir sur le PIB est plutôt de l'ordre de 1,5 %.

Le dilemme a donc de quoi rendre nerveux. Il n'y a pas de risque de contagion en vue dans l'univers de la dette souveraine, ni d'effet de dominos pressenti pour l'instant. Tout au plus retient-on de cet endettement massif des gouvernements une probabilité de risque de défaut accrue limitée à de petits gouvernements déjà fragiles, et une hausse des taux d'intérêt dans les échéances plus longues. En Bourse, l'émotivité demeure contenue, avec un indice de vélocité (VIX) demeurant installé entre 20 et 30 points depuis le début de la reprise boursière en mars 2009. Mais il appert que c'est justement à ces niveaux que le feu couve.