Les voleurs volés

Chacun sa Suisse. Il y a celle emblématique des cimes enneigées et des stations de sports d'hiver huppées. Il y a l'image dans laquelle le pays se drape souvent, celle de l'action humanitaire incarnée par la Croix-Rouge internationale, dont le drapeau est l'envers du drapeau suisse. Celle du droit international, symbolisée par les institutions onusiennes qui ont pignon sur rue à Genève. Et il y a les autres Suisse, celle de l'horlogerie, celle du chocolat fin, celle de l'emmenthal, celle de la propreté et de la modération sociale.

Parlons plutôt de la Suisse de Chateaubriand, qui décrivait le pays ainsi: «Neutres dans les grandes révolutions des États qui les environnaient, les Suisses s'enrichirent des malheurs d'autrui et fondèrent une banque sur les calamités humaines.»

C'est cette Suisse secrète et discrète qui fait l'actualité et qui tente de se retrancher craignant des attaques qui risquent de lui être fatales. Le pays entier est pris d'un énorme frisson d'horreur à la pensée que le secret bancaire pourrait disparaître, et avec lui une des principales sources de la prospérité nationale. Le pays tremble depuis que la crise financière mondiale a poussé la communauté internationale à s'attaquer de front à la fraude et à l'évasion fiscale.

Dans la foulée, les États-Unis, la France, l'Allemagne, l'Italie ont désigné la Suisse comme le principal vilain de la plateforme financière mondiale. Les Suisses rechignent, se plaignent et protestent qu'on leur fait un procès injuste. Les banquiers suisses sont d'honnêtes personnes même s'ils ne s'étonnent ni ne se scandalisent de recueillir dans leurs coffres secrets des millions et des milliards déposés par des dictateurs dont le salaire officiel ne dépasse pas 100 000 $ par année. Essayez de déposer un million en comptant dans une banque canadienne. Vous constaterez comment le banquier suisse est discret tandis que le canadien craint de devenir complice d'un crime de blanchiment ou d'évasion fiscale.

Il faut comprendre le tremblement suisse. Le secteur financier constitue la deuxième source de revenus du pays, est l'un des principaux employeurs et représente 10 % du produit intérieur brut. Cette prospérité de la place financière suisse repose essentiellement sur le secret bancaire et la définition de l'évasion fiscale qui en Suisse n'est qu'une infraction administrative alors que dans tous les pays du monde elle constitue une offense criminelle. C'est sur ces bases que les Suisses ont construit une véritable industrie de la rapine et de la dissimulation des fonds mal acquis.


uuu

Un peu d'histoire. En 1932, deux banquiers suisses sont arrêtés à Paris avec des valises pleines d'argent et une liste de deux mille clients, politiciens, évêques, militaires, qui utilisent la Banque commerciale pour frauder le fisc français. En 1934, le gouvernement suisse adopte une loi sur le secret bancaire qui légalise cette course aux fraudeurs et transforme la Suisse en coffre-fort de l'Occident, encourageant ainsi les banques suisses à démarcher tous les fraudeurs fiscaux de la planète. Comme le souligne Chateaubriand, les Suisses «s'enrichirent» du grand malheur des autres. Lors de la Seconde Guerre mondiale, c'est dans les banques suisses que Hitler déposa de 1940 à 1945 environ 75 % de l'or confisqué dans les banques centrales des pays occupés et de celui recueilli des Juifs dans les camps de concentration. Ainsi, Hitler pouvait utiliser des francs suisses pour se procurer sur le marché mondial les métaux et matériaux dont il avait besoin pour poursuivre la guerre. Il faudra des décennies avant que le pays et les banques reconnaissent leurs responsabilités et dédommagent des milliers de déposants d'origine juive.

On croirait que ce sont là des pratiques d'un autre âge et qu'un certain discernement sinon une vague honnêteté a aujourd'hui cours. Nenni. Les banquiers accueillent les milliards volés par Mobutu, ceux de Marcos ou du président nigérian Abacha. Ils détiennent encore les millions de la famille Duvalier, des millions dont le gouvernement haïtien aurait, on s'en doute, un besoin urgent aujourd'hui. Quant au démarchage des clients qui souhaiteraient frauder leur pays en dissimulant leurs revenus, il s'est poursuivi jusqu'à maintenant. Ce recrutement de fraudeurs a provoqué une réplique vigoureuse du gouvernement américain, qui a intenté un procès à la principale banque suisse, UBS, accusée d'avoir recruté aux États-Unis 4450 clients américains désireux de voler leur gouvernement.

La cupidité et l'absence de scrupules des banquiers suisses ont fait des petits qui sont en train de tailler en pièces le fameux secret bancaire. Depuis un certain temps, des petits malins proposent à divers gouvernements occidentaux des listes de clients qui utilisent la Suisse pour ne pas payer leurs impôts. Les Français ont reçu un tel fichier et les Suisses, scandalisés, ont accusé Paris d'utiliser des informations volées. Le gouvernement fédéral allemand de même que quelques gouvernements provinciaux ont admis qu'ils avaient acheté des fichiers volés. En Suisse, on remet en question la «moralité» de ces gestes sans mettre en doute la «moralité» des banquiers volés.

Les poursuites américaines contre UBS et la publicité qui entoure l'acquisition par des gouvernements de listes de fraudeurs ont eu des effets immédiats. D'une part, des milliers de citoyens se dénoncent et demandent une amnistie en s'engageant à rembourser les impôts impayés. D'autre part, les fraudeurs fuient la Suisse: l'année dernière, des fonds de 150 milliards ont été retirés d'UBS. Autrement dit: «Qui est pris qui croyait prendre.»
11 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 13 février 2010 00 h 05

    Guerre à la Suisse

    « Pour rétablir nos finances, il faut déclarer la guerre à la Suisse, puis la perdre afin d'être envahis et de disposer enfin d'une monnaie forte.»

    Michel Colucci, dit Coluche

  • Patrick Lavoie - Abonné 13 février 2010 09 h 53

    Poudre aux yeux...

    Je suis bien d'accord que la Suisse est le grenier des voleurs, des suceurs de richesses de l'humanité. Mais s'attaquer à la Suisse sans s'attaquer aux paradis fiscaux Anglais et Américain, c'est de la totale hypocrisie. C'est une simple tactique politique. Les capitaux quitteront la Suisse pour se réfugier dans les paradis fiscaux Américains et Anglais. Et c'est exactement ce qu'ils veulent!!! Qui a parlé de îles Vierges (USA), de Miami (USA) , de l’Etat du Delaware( USA), des îles Marshall (USA), d’Israël, des îles anglo-normandes (GB), des îles Caïman (GB), des Bermudes (GB), de Gibraltar(GB), de l’ île de Man (GB), de l’île d’Anguilla(GB), de la place financière londonienne (GB,) de Malte, de Chypre, de Monaco, d’Andorre, des Seychelles, de l’île Maurice, de Bahreïn, de Dubaï, de Macao, de Hong Kong, De Singapour, de l’Afrique du Sud, de la Belgique, du Luxembourg et du Liechtenstein???!!! Ces paradis sont protégés du simple fait d'être américains ou anglais.

    Je suis toujours surpris de voir à quel point les journalistes se font divertir par de la poudre aux yeux... Vous jouez leur jeu... La politique internationale se joue à un autre niveau, soyez donc un peu plus perspicaces... Pour comprendre, il faut voir derrière les déclarations officielles... Malheureusement, les puissants de ce monde ont un agenda caché. Ce qu'ils font pour protéger leurs intérêts, ils ne le crient pas sur les toîts, surtout pas dans des sommets économiques ou des rencontres officielles... Suivez l'argent! Si les journalistes ne nous font pas comprendre ces enjeux, ce qui se trame derrière, alors il n'y aura jamais de démocratie. Tant que le peuple reste ignorant, il perd.

    S'attaquer à la Suisse est un début, mais ce n'est rien si on ne met pas fin à la récréation, qui continue à se jouer ailleurs pendant qu'on s'indigne sur le secret bancaire suisse.

  • Andre Jacques - Abonné 13 février 2010 11 h 01

    Les accapareurs

    De tout temps les puissants achètent la collaboration nécessaire au maintien de leur pouvoir. On peut s'amuser à en faire une liste et le politicien professionnel s'évertuera toujours à nous rappeler que c'est le prix à payer pour vivre en démocratie.

  • Patrick Lavoie - Abonné 13 février 2010 11 h 05

    Bravo tout de même

    En me relisant, j'ai eu envie de faire une petite rectification. Vous êtes un des journalistes que je respecte le plus et j'adore toujours vous lire. Vous ne vous gênez pas pour dénoncer les injustices et nous faire part de votre lucide point de vue. Mon attaque sur les journalistes, dans mon dernier commentaire, ne vous visait pas. Désolé si vous avez pu croire le contraire.

    Bravo pour votre article, fort intéressant. Et si vous faisiez un complément sur les autres paradis fiscaux dans un autre article?...

    Merci de rendre notre vie plus consciente.

  • George Ardisson - Inscrit 13 février 2010 12 h 33

    FAUX

    Quelle belle preuve d'ignorance crasse de la Suisse. La principale richesse de ce pays, c'est avant tout son industrie spécialisée dans les secteurs à très haute valeur ajoutée, comme les microtechniques, la biotechnologie, la pharmacie, les nanotechnologies, l'électronique. La Suisse possède une quantité incommensurable de PME dans les secteurs précités, sans compter les multinationales d'origine suisse comme Swatch, ABB, Schindler, Nestlé, Novartis, Roche, Logitech, Syngenta, Mettler Toledo, Leica geosystem, et bien d'autres encore. Aujourd'hui, la Suisse est le pays le plus compétitif de la planète et l'un des plus innovants. Cela n'est pas si mal pour un pays de 8 mio d'habitants. Alors lorsque vous prétendez que la fin du secret bancaire serait fatal à la Suisse, ça me fait bien rigoler.

    Par ailleurs, la finance suisse n'est pas réduite à l'évasion fiscale provenant de l'étranger, là encore, vous vous fourvoyez et faites preuve d'un manque total de connaissances de l'économie suisse.

    Enfin, sachez, mon brave Monsieur, qu'il est beaucoup plus facile d'ouvrir un compte bancaire à Londres qu'à Zurich ou Genève. La Suisse dispose de la législation anti blanchiment la plus sévère du monde.

    Bien à vous

    G. A