Essais québécois - La modernité selon Marcel Gauchet

Le philosophe et historien Marcel Gauchet dans les bureaux de la revue Le Débat, chez Gallimard
Photo: Agence France-Presse (photo) Jac Guez Le philosophe et historien Marcel Gauchet dans les bureaux de la revue Le Débat, chez Gallimard

D'où viennent les démocraties modernes et ceux qui les habitent? «Aux yeux de Gauchet, répond le théologien Patrice Bergeron, ce monde et cet homme modernes, au plus profond, viennent de la religion. Plus précisément, ils en sortent.» La Sortie de la religion. Brève introduction à la pensée de Marcel Gauchet, un brillant essai d'une rare densité, vise à éclairer les tenants et aboutissants de cette énigmatique réponse.

«L'oeuvre du philosophe et historien Marcel Gauchet, annonce Bergeron, appartient à cette catégorie d'oeuvres capables de susciter l'angoisse. Elle est ample, reconnue pour être complexe et elle est encore en train de s'écrire. Y entrer et y circuler ne va pas de soi.» Si l'effort en vaut la peine, cela étant, c'est que nous sommes en face, selon le préfacier Gilles Labelle, d'une «des rares oeuvres contemporaines qui, sans doute, méritent d'ores et déjà l'épithète de "classique"», et que l'ouvrage de Bergeron «est ce qui s'est écrit de plus clair sur le travail de Gauchet». Le lecteur doit néanmoins être prévenu: le parcours ne sera pas facile.

Gauchet tente de penser ce qui fait l'humanité de l'homme et sa nature sociale. Sa réponse emprunte à la philosophie, à l'histoire, à la sociologie, à l'anthropologie, à la théologie et à la psychanalyse et embrasse «plusieurs millénaires». Contre Marx, selon qui «c'est l'économie qui détermine l'ordre social, politique et religieux», Gauchet postule la primauté du politique. «Il n'y a pas de société possible, selon lui, sans une quelconque prise en charge de l'enjeu du pouvoir», explique Bergeron. Et pour comprendre ce politique, il faut passer par la religion.

Les sociétés primitives, sans État, reportent «le fondement social dans un ailleurs radical, inaccessible, invisible». Gauchet parle de la «religion première» ou de l'hétéronomie. «Ce qui fait qu'il y a un monde dans lequel vivent des hommes ne vient ni de ce monde ni des hommes», précise Bergeron. La loi et l'ordre viennent «d'un ailleurs radicalement extérieur», sont reçus et existent de toute éternité. Il y a une séparation religieuse entre tous les hommes, d'un côté, et le fondement, de l'autre. Ces sociétés sont donc égalitaires et en fusion avec la nature.

Les sociétés modernes sont l'envers exact de ce premier modèle. Elles sont «sorties de la religion» et caractérisées par l'autonomie. Elles n'échappent pas à la condition politique, c'est-à-dire à la division, à l'expérience de l'altérité, mais elles sont divisées de l'intérieur. «Ce n'est plus l'autre en dehors de l'homme qui agit comme fondement, résume Bergeron, c'est l'autre en l'homme.» Il évoque la division entre l'homme et son monde, entre l'homme public, le citoyen, et l'individu privé et au coeur de l'homme lui-même sur le plan identitaire.

Une riche synthèse

Entre ces deux étapes se déploient l'histoire politique de la religion et l'histoire de la sortie de la religion. L'affaire, faut-il le rappeler, est extrêmement complexe. Bergeron, avec un remarquable brio, en propose une riche synthèse dont je ne peux offrir ici, après deux lectures plus qu'attentives, qu'un bref aperçu.

Gauchet situe «autour de 3000 avant l'ère chrétienne» le surgissement d'une sorte d'État prémoderne. Cette révolution modifie la condition politique des sociétés primitives. L'État devient l'incarnation du fondement extérieur. Une hiérarchie sociale se crée du même coup (dominants/dominés). En prenant un visage humain, le fondement devient «questionnable» et apparaît comme séparé, transcendant (au-delà) et non plus passé et inaccessible. Entre 800 et 200 av. J.-C., une deuxième révolution approfondit la première. Apparaissent les temples et les dieux, qui ébranlent le pouvoir médiateur en ouvrant la possibilité d'une communication intérieure avec le fondement de l'organisation sociale. Il y a le monde de l'au-delà, transcendant, et le monde de l'ici-bas, qui se découvre une consistance propre.

Le christianisme constitue la dernière étape de l'histoire politique de la religion et annonce la sortie de la religion. L'incarnation de Dieu «dans le plus ordinaire des hommes» indique deux choses: la disjonction radicale entre l'ici-bas et l'au-delà — le seul Dieu est tellement autre qu'Il a dû se révéler pour se faire connaître — et l'impossibilité pour un médiateur souverain, ici-bas, de représenter l'invisible fondateur, une fonction réservée au Christ.

L'État moderne, qui n'est plus un relais du religieux, peut ensuite apparaître vers 1500. Le religieux structurant cède alors graduellement la place à l'État-nation, au droit naturel et au sens de l'histoire, c'est-à-dire aux démocraties modernes, dans lesquelles subsiste un religieux non structurant, c'est-à-dire des croyances, mais d'ordre privé et identitaire, qui viennent pallier, surtout à partir de 1970, l'incapacité de la politique et de l'histoire à donner un sens à l'existence. C'est ça, en gros, «le désenchantement du monde», selon la formule-titre de l'oeuvre maîtresse de Gauchet.

Dans les démocraties contemporaines, ce monde de l'autonomie ne va pas sans crises. L'équilibre entre les trois dimensions de la modernité — le politique, le droit et l'histoire — est déstabilisé. La seconde dimension, sous la forme de l'idéologie individualiste, domine, puisque les deux autres ont déçu (idéologies révolutionnaires). Les temps actuels se caractérisent par une société des identités (notamment religieuses) où règnent «un désengagement généralisé» et la «dissolution du sentiment de société». Cela s'accompagne d'une crise de la culture (l'homme n'existe que dans et par une culture, mais refuse l'autorité nécessaire à sa transmission) et de l'école (la «gangrène narcissique» entraîne une surpersonnalisation des programmes qui empêche la transmission culturelle). Le dépassement de cette idéologie individualiste viendra peut-être, écrit Gauchet, «du sentiment que les individus ont de leurs contradictions».

L'oeuvre de Gauchet est ardue, mais offre néanmoins, écrit Bergeron, «un véritable plaisir intellectuel». On peut en dire autant de l'essai que lui consacre son intrépide commentateur québécois.

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La sortie de la religion
Brève introduction à la pensée de Marcel Gauchet
Patrice Bergeron
Préface de Gilles Labelle
Athéna
Outremont, 2009, 172 pages
2 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 13 février 2010 05 h 31

    " la disjonction radicale entre l'ici-bas et l'au-delà"

    La disjonction opérée par le christianisme n'est peut-être pas aussi radicale que le commentaire le laisse entendre, du moins je l'espère. Voici ce que je pense et crois maintenant.

    Dans le catholicisme actuel, Jésus est vivant et il est parmi nous: Il n'est pas le dieu des morts, mais le dieu des vivants. Il est Dieu. Tout le reste de mon texte s'écroule si ce que je viens d'écrire n'est pas vrai.

    Ensuite, Dieu est notre partenaire dans la recherche du bonheur de l'homme. Ce bonheur passe par celui de chacun de nous: nous sommes tous frères et soeurs en Dieu, Nous sommes tous partenaires avec Dieu. D'ailleurs, je crois et pense que l'ensemble de la création est partenaire avec Dieu, chaque composante à sa façon. Le bonheur peut prendre racine ici-bas: certains aspects du paradis ne sont donc jamais loin de soi et de nous. Ici, je réfère à l'ensemble formé de l'amitié, de l'amour et du plaisir. Le mal ou l'enfer ici bas, est l'ensemble contraire. Les mots "Que votre règne vienne" empruntés au Notre-Père indiquent notre ferme volonté d'améliorer notre sort maintenant, et non seulement après la mort. L'homme et Dieu agissent de concert pour créer: Dieu ne détruit pas. Le christianisme valorise même l'expérience et l'expertise humaines: avec la foi, on peut soulever des montagnes. Le véritable mal ne vient pas de Dieu, mais du mauvais arbitrage humain de la liberté humaine. Même la mort est un bien pour l'ensemble de l'humanité: la vie et la réalisation du projet humano-divin de paix sur terre a besoin que nous pourrions tous pour continuer et se poursuivre. Sans la mort, il n'y aurait plus de vie terrestre et de vie éternelle.

    Enfin, le christianisme n'interdit donc pas l'action sociale, mais la facilite en commençant par nous demander de nous convertir personnellement: il ne s'impose pas et peut nous valoir la paix même dans les instants les plus difficiles de notre vie. La vertu chrétienne première demeure la liberté: il ne s'impose pas et toute action sociale en son nom doit, selon moi, faire de même.

  • Catherine Paquet - Abonnée 14 février 2010 18 h 15

    Jean-Pierre Lusignan nous pose tout un défi...

    Cher Monsieur

    Jésus étant Dieu, le catholiciime a été fondé par Dieu. Donc, toutes les autres religions ne peuvent pas se réclamer de Dieu. Elles ont été fondées par des hommes. Comment peuvent-elles prétendre mener à Dieu? Hors de l'Église...

    Votre texte ne s'écroule pas, parce que vous croyez ce que vous croyez. Mais que doit faire le reste de l'humanité? L'État moderne, n'est plus un reflet du religieux, et les citoyens s'engagent dans le sens de l'histoire. "Le religieux structurant cède alors graduellement la place à l'État-nation, au droit naturel et au sens de l'histoire, c'est-à-dire aux démocraties modernes, dans lesquelles subsiste un religieux non structurant, c'est-à-dire des croyances, mais d'ordre privé et identitaire, qui viennent pallier, surtout à partir de 1970, l'incapacité de la politique et de l'histoire à donner un sens à l'existence."

    " L'équilibre entre les trois dimensions de la modernité — le politique, le droit et l'histoire — est déstabilisé. La seconde dimension, sous la forme de l'idéologie individualiste, domine, puisque les deux autres ont déçu (idéologies révolutionnaires). Les temps actuels se caractérisent par une société des identités (notamment religieuses) où règnent «un désengagement généralisé» et la «dissolution du sentiment de société."

    "Le dépassement de cette idéologie individualiste viendra peut-être, écrit Gauchet, «du sentiment que les individus ont de leurs contradictions."

    Voilà le vrai défi.

    Georges Paquet