L'écrivain, son blogue à l'air

Un colloque intitulé «La fabrique du numérique» s'annonce à Québec, le 26 février, autour de la question suivante: «Comment créer, éditer, diffuser aujourd'hui?» Une participante s'interroge si «création numérique, blogues d'écrivains et critique littéraire permettront d'aller vers une plus grande proximité/simultanéité entre la fabrique du texte et sa réception critique». Un autre célèbre le «feedback rapide/possibilité d'adapter l'univers au lectorat...»

S'adapter au lecteur, il était temps! Si Duras, Joyce, Guibert avaient pu écrire avec le monde, ils auraient peut-être écrit comme du monde. Les écrivains sont de mauvaises têtes. Le nouveau moyen d'humilier leur prétention au génie, c'est de soumettre leur vice solitaire au feedback rapide. C'est intolérable, à la fin, cette conception indépendante, libre, sournoise, asociale de l'écriture! La littérature en ligne sera progressiste: «Une formidable chance de bousculer notre conception de l'écriture et de la lecture.»

«Ce qui surgit d'écriture via les formes numériques de publication et diffusion (blogues, réseaux sociaux) bouscule sur le fond les tâches de transmission comme les formes littéraires.» L'écrivain doit se faire communicant en temps réel, créateur participatif/réactif/relationnel/collectif. Ça m'en rappelle d'autres, cette intimation au changement sur le fond. Au nom du monde ordinaire, du peuple québécois, des défavorisés...

Et ça marche! Mon dernier article s'est attiré quelques commentaires en ligne. Un ami m'en informe, je vais les lire, me prends au jeu, commets même l'indiscrétion de me joindre à la conversation. Du coup, l'article suivant (celui-ci) change avant d'être écrit. Me voilà dans le coup! Je connais enfin le feedback rapide! Mais la paranoïa me poigne. Ça discute autour de moi dans mon bureau, ça commente les phrases que je n'ai pas encore écrites, je me sens poussé à faire pire, je rêve en couleur de devenir célèbre en déclenchant contre moi la haine universelle... Il y a peu, les réactions possibles se limitaient au «Courrier des lecteurs», parfois à un article, mais plusieurs jours après, et je n'en avais pas toujours connaissance (encore que la prévenance des amis nous laisse rarement ignorer un commentaire désagréable). Désormais, une chronique dans un journal est un blogue!

Mais ce n'est qu'une chronique, qu'on peut malmener sans me détruire. Or je vois des sites où l'auteur invite à commenter son roman naissant! Ce sont évidemment des gens qui cherchent de l'amour, pas des lecteurs. Faut-il être ignorant des ressorts de la création pour en soumettre le germe au jugement public! Avant même de plonger dans la foule du web, l'écrivain est déjà plein d'autres êtres: sa vie, ses morts, l'histoire, les livres. C'est bien sûr pour se débarrasser de cette foule-là, la seule qui compte pour un écrivain, qu'on exalte le feedback de la foule internaute. On s'offre tout vif au lecteur afin de refouler l'altérité intime. L'amour peut faire ça aussi. La littérature en blogue, saisie toute vivante, répond à ce rêve. Écrire, afficher, commenter à chaud. «Suivre et classer l'activité de plusieurs dizaines de blogues d'un coup d'oeil.» «Disposer d'un flux rss.» Mythe édénique, dernière naïveté des désabusés du péché originel.

On imagine bien Kerouac tapant ses romans sur un écran (qui renouvelle le rouleau de papier), mais pas au fil des réactions. La bouteille branche bien mieux que le web. Bataille au bordel, consultant son iPhone sur la croupe d'une muse vénale, écartillant Edwarda au flux rss de la communauté inavouable? Ou, pour prendre un exemple plus édifiant, Valéry écrivant ses Cahiers en ligne? La liberté marginale de cette oeuvre immense aurait été impossible.

Chaque fois dans ma vie que je me suis exalté pour ce que l'ordinateur changeait à l'écriture, c'était pour me cacher que je n'avais plus d'instinct, que je refoulais ce qui n'était qu'à moi, pour attendre des autres, des liens, du relationnel, qu'ils fassent le travail à ma place. Assurance littérature, comme si le risque d'écrire pouvait être collectivement réparti. Quand on n'a plus rien à dire, on court les salons virtuels où se célèbrent l'hypertexte et autres prétendues révolutions de l'écriture. On traîne dans le web, le blogue à l'air, suppliant qu'on nous regarde écrire, comme ces ventres qui ont tellement besoin d'un spectateur pour aller à la toilette qu'ils installent une webcam dans la leur, libre au monde entier de suivre à flux tendu la physiologie prodigieuse de leur création.

Il paraît qu'il est «de plus en plus urgent et vital pour un auteur de disposer de son propre nom de domaine et d'installer en ligne des ressources de base». Ciel! Je n'ai pas de nom! «Le meilleur moyen que des sites pointent vers le vôtre: c'est que vous exprimiez, sur votre site, en quoi ils comptent pour vous — vos affinités, vos visites, vos suggestions: le web se pense ensemble, se fait ensemble — faites des liens, on vous le rendra!» One good turn deserves another. C'est le poulailler Guermantes universel! La volaille branchée glousse, à qui reçoit qui, qui connaît ou ne veut pas connaître qui, qui couche ou pas avec qui... Je te lis par la barbichette, tu me lis par...

Entendez-vous, sous le ton postmoderne très je-baise-sans-m'attacher, entendez-vous le sanglot? Ces sites d'écrivains, morne trottoir, où personne ne laisse de témoignages de son plaisir! «Bitchage» de désenchantés et crachats de séduction: moi! moi! moi! Lisez mon roman, mes amours décomposées, mon corps galvaudé! Admirez, horrifiez-vous, jouissez de moi! Vous m'écoeurez! Laissez-moi donc pas tout seul!

L'écrivain connu que je surprends en ligne y est toujours inférieur à lui-même. On dirait qu'il joue le personnage de son propre nécessiteux. La prostitution sainte de l'écrivain au public se pratique en chambre, non sur le trottoir. Et les seules réactions qui comptent, ce sont celles des morts.
3 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 13 février 2010 01 h 17

    Livre papier ou numérique

    Bonjour

    Si vous avez quelque chose à dire :

    Lorsque qu'on édite un de vos livres, combien en vendrez-vous d'exemplaires ? Combien aurez-vous de lecteurs ?

    Si vous bloguez, combien aurez-vous de blogueurs ?

    Internet est selon moi plus accessible... mais un livre ça dure plus longtemps que le contenu d'un blog. Ce dernier peut avoir une vie plutôt courte, si vous ne prenez pas les précautions nécessaires.

    Le livre numérique...est-ce que ç'est plus durable qu'un livre papier... pas sûr.

  • France Marcotte - Inscrite 13 février 2010 09 h 43

    Un simple outil

    Comme on pourrait se demander quel usage Picasso ferait des multimédias, on pourrait imaginer ce que Marguerite Duras ferait de la quincaillerie du web. Chose certaine, elle en ferait un usage parcimonieux et intelligent puisque qu'elle n'y chercherait pas son génie. Elle prendrait garde de ne pas s'y perdre puisqu'elle aurait beaucoup à perdre. Mais elle s'en servirait sans doute tout de même comme outil, puisque c'est ce qu'est le web, et non pour y trouver la Révélation, comme vous le souligniez la semaine dernière. Un outil...dont il faut se garder de devenir l'instrument. C'est tout.

  • Stéphane Martineau - Inscrit 13 février 2010 12 h 31

    L'ART n'est pas une démocratie

    Malgré l'Internet, les blogs et tout le tralala, l'ART, le vrai (avons-nous encore le droit de dire cela ?), va demeurer quelque chose de solitaire ...lié au génie d'une personne...j'imagine Beethoven soumettre des extraits de ses quatuors à cordes pour discussion en ligne ! Vous aimez le thème ? Ne donne-t-il pas lieu à un développement trop long ?
    Mais, gardons-nous de condamner unilatéralement car le dialogue a ses vertus. Des dérives il y en aura (il y en a déjà) mais l'ART restera, marginal comme il a toujours été.