Sylvia au bout du rouleau de la machine à écrire

Cette semaine, je voulais parler de la guerre en Pologne, mais je viens juste de m'aviser que la Saint-Valentin, c'est dimanche. Comme si l'amour, ce n'était pas tous les jours la fête, mais il faut bien que les chroniqueurs de lifestyle aient quelque chose à se mettre dans le coeur, un peu de cui-cui dans le bec et dans la «bizoune» économique, et même moi, j'entendais une petite voix qui était peut-être celle du devoir me susurrer ce matin-là: «T'aurais pas une bonne p'tite histoire d'amour, mon homme?»

La Pologne peut attendre. S'il n'y avait pas d'amour, il n'y aurait pas de littérature. C'est ce que j'appelle une bonne cause. L'amour fait écrire, empêche d'écrire, inspire des chefs-d'oeuvre et un tas de minables bluettes à l'eau de rose. Comme l'a bien dit le sulfureux Céline, «c'est l'infini à la portée d'un caniche». Balzac, comme certains entraîneurs de boxe, croyait qu'une nuit d'amour se traduisait par une baisse d'énergie équivalant à trois ou quatre pages dans son cas. Flaubert tenait sa maîtresse à une journée de train de distance. Pourtant, il me semble qu'on écrit bien mieux en amour et que c'est même une réalité bien simple à comprendre, mais encore faut-il savoir ce qu'on entend par ce mot. Le grand amour et l'accaparement de l'autre sont deux choses bien différentes. What we talk about when we talk about love, voilà la question, telle que l'exprima Raymond Carver avec son beau titre de recueil. Les chicanes de couple et la dépendance affective sont les vraies rivales amoureuses de l'écriture, pas l'être aimé.

Parfois, l'enjeu est clair, comme dans ce récit (le mot «roman» figure dans la préface, où la nature autobiographique du livre est par ailleurs annoncée sans aucune ambiguïté) de Leonard Michaels intitulé Sylvia. Parfois, la lutte entre une femme et les muses prend une tournure tragique, devient même physique, sans merci. L'amour est le seul domaine de l'expérience humaine où la dépendance totale confine au pouvoir total. Être en même temps l'esclave et le maître... Mais tout comme le plus impitoyable dictateur sait très bien que ses ennemis les plus redoutables sont la capacité de rêver qu'abrite n'importe quel esprit et la rencontre d'un langage et d'une liberté, les amants possessifs peuvent voir leur domination menacée par un objet aussi banal en apparence qu'une machine à écrire.

C'est une malheureuse histoire d'amour que celle-là. Évidemment, on a droit à la version de l'homme, c'est-à-dire celui des deux qui a survécu pour la raconter. D'abord, on est bien obligé de le croire, et puis, on lui doit bien ça. Le jeune homme qui, au début des années 60, voulait pondre des nouvelles comme tout bon écrivain étasunien débutant et qui devait parfois s'interrompre, le temps que sa jeune épouse s'empare de sa machine à écrire et la balance contre le mur, a attendu trente ans pour revenir sur ce premier mariage avec les moyens littéraires qu'il avait entre-temps conquis et qui ont fait de lui un auteur de nouvelles réputé. Il le fait avec beaucoup de sobriété et une indéniable puissance littéraire, qui tient entre autres à son parti pris de retrouver, presque intactes, sa bonne foi d'alors et cette voix comme naïve et confiante (à l'image des années qu'elle décrit), dénuée d'un cynisme que le recul pouvait permettre et retrouvée à l'état pur dans le ton factuel et quasi clinique des quelques pages de journal intime insérées ici et là pour nous faire revivre l'épreuve, cette lente désagrégation de deux êtres dévorés par le lien qui les unit.

Voici les années 60: «Quand l'art et la vie se rejoignaient de manière pertinente, les gens se dépassaient — transcendaient le moi; notre fringant président, John F. Kennedy, baisait des actrices de cinéma. Tout était éblouissant.» Et voici New York: «Quasiment tous nos amis étaient juifs, noirs, homosexuels, plus ou moins drogués, très intelligents, angoissés, ou deux ou trois de ces choses combinées.» Et voici Sylvia: «[Elle] se regarde dans la glace et rêve d'amants éventuels tandis qu'elle se coupe les cheveux. L'acné, les règles, tomber enceinte l'inquiètent, ce que les gens pensent d'elle l'inquiète et elle passe beaucoup de temps à dormir, ou allongée à manger des bonbons et des pâtisseries en se plaignant qu'elle se sent mal. Parfois, elle me montre de l'affection. Aujourd'hui elle n'a pas arrêté de gémir à cause de ses règles, de toute cette vie qui s'écoule d'elle en même temps que son sang.»

À l'époque de Proust, on aurait parlé d'un beau cas de neurasthénie. Il est intéressant de noter que, au dix-neuvième siècle, cette dernière était attribuée, par au moins un spécialiste du Nouveau Monde, au rythme de vie étasunien. «Les Américains (dixit G. Beard) sont le peuple le plus nerveux de la terre.» Et, de fait, lorsque Sylvia, «mince et bronzée» et dont la silhouette, le visage lisse et la bouche sensuelle rappellent «les statues égyptiennes», se met à capoter sur le millimètre en trop que compte peut-être son nez, et que, à défaut d'une psychanalyse, elle s'offre une visite chez un chirurgien plastique et ramancheur de pifs patenté, lequel va lui facturer 100 dollars pour lui apprendre que son appendice, comme celui de Cléopâtre, «pourrait être plus court», on serait tenté de diagnostiquer, à la source de son mal, une névrose bien américaine.

Son insatisfaction est peut-être d'origine sexuelle («Je ne vais pas attendre la fin de mes jours pour avoir un orgasme»), mais elle pourrait bien plonger ses racines dans un terreau culturel plus profond. Sylvia et le narrateur forment un de ces couples qui se réconcilient au lit, mais aussi quand ils se quittent, ou bien devant un film. On peut soupçonner que les références mythiques de leur amour ne se trouvent pas dans le Cantique des cantiques, comme chez Albert Cohen, mais au grand écran. C'est-à-dire là où les femmes sont toutes blondes et parfaites et baisées par des présidents de 43 ans bien virils. D'autre part, Sylvia n'endure pas la concurrence des couvertures de magazines. Les fameuses femmes-qui-aiment-trop sont un moindre mal, si vous voulez mon avis. Sylvia, elle, a besoin de ne l'être jamais assez.

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Sylvia
Leonard Michaels
Traduction de l'anglais par Céline Leroy
Christian Bourgois
Paris, 2010, 150 pages