Ces petits actes miraculeux

Catherine Shvets
Photo: Flammarion Québec Catherine Shvets

Elle aura 17 ans le 11 mai prochain. Elle en avait 15 lorsqu'elle a écrit Hitler et la fillette, dédié à sa grand-mère, rescapée des camps nazis. Un livre remarquable, admirable, inclassable. Une pièce d'orfèvrerie.

On se demande comment cette jeune Montréalaise, du nom de Catherine Shvets, a pu parvenir à un tel résultat. Jamais rien lu de semblable sur la Shoah. On y trouve à la fois la fraîcheur de la jeunesse et une grande sagesse.

La haine des Juifs, les SS, les consignes sadiques. Les ghettos, les camps. La faim, le froid, l'extermination. La mort. La guerre, la misère. La barbarie, la souffrance. La survivance, la solitude. Tout y est. Mais vu autrement.

Il y a quinze histoires dans Hitler et la fillette. Quinze nouvelles, très courtes, épurées, minimalistes. Sans pathos, sans larmoiement, sans enflure. Avec, au centre, chaque fois, une fillette. La même? Peu importe.

Il y a quinze histoires, qui forment un tout. Toutes entrecoupées d'une citation abjecte d'Hitler. Comme celle-ci: «Par conséquent, le Juif, cette sangsue, doit être exterminé.»

Toutes sont racontées au présent, comme si on y était, là, maintenant. Et toutes sont racontées par le je. Par quinze personnes différentes — hommes, femmes ou enfants. Des personnes qui ont en commun d'avoir rencontré sur leur route, au milieu du chaos, une fillette en péril.

Au début, on ne sait pas trop à quoi s'attendre. On est avec une jeune fille, âgée de quinze ans tout au plus, en plein bois. C'est elle qui raconte. Elle est maigre, affamée. Elle interpelle une fillette, plus maigre, plus affamée qu'elle encore.

Aucune indication sur le contexte, l'époque. Puis, on apprend que l'aînée des deux avait une soeur. «Elle est probablement décédée, lâche-t-elle. Les Allemands sont venus la chercher à la maison.»

C'est tout. On n'en saura pas plus là-dessus. C'est assez, on a compris. La conversation continue entre les deux filles, tandis qu'elles marchent, à la recherche de nourriture.

La suite: très simple. Elles aperçoivent une maisonnette, s'y précipitent, se font attaquer par deux molosses, deux bergers allemands sans pitié. Et la grande sauve la vie de la petite.

Je résume, mais l'essentiel y est. Sinon qu'à la fin, apercevant les propriétaires de la maisonnette qui les regardent fuir, satisfaits, la plus grande des deux leur crie de toutes ses forces: «Salauds!»

Je ne vais pas résumer chaque histoire, ne vous en faites pas. Mais vous dire encore qu'il y aura le pire et le meilleur en même temps, chaque fois. Et vous dire qu'une fois entendu qu'on change constamment de narrateur, de point de vue, on en vient à attendre le moment où une fillette en péril se pointera.

C'est extrêmement habile comme procédé. Cela crée un climat un peu surréel, mais ancré dans le concret. Difficile à expliquer, difficile d'exprimer l'effet que cela produit. Comme s'il y avait une magie, une lumière, un halo, au milieu de l'enfer.

Les personnages, pourtant à peine esquissés, vu la brièveté des histoires, nous rentrent dans la peau, nous restent en mémoire. Comme ce vieillard qui offre à la fillette aperçue sur un banc, un des rares bancs qui n'ont pas encore été détruits dans le ghetto, un bonbon. Un bonbon d'avant la guerre, qu'il a gardé précieusement dans sa poche.

Il y a ce petit garçon, aussi, dans un camp de concentration. Un Tzigane, qui a vu mourir tous les enfants autour de lui. Qui voit débarquer une fillette tout à coup, «vieille par la faim et la fatigue», et qui partage avec elle son secret, sa cachette, l'emmène avec lui, même si c'est interdit, devant la clôture électrique du camp, pour contempler sa fleur, la seule qui a survécu, un pauvre pissenlit.

Il y a des non-Juifs qui sauvent des vies, des médecins, des commerçants, des soldats, des officiers qui refusent d'obéir aux ordres, au risque d'y laisser leur peau. Il y a ce qu'ils avaient enfoui de leur humanité et qui déborde, qui domine, tout à coup. Il y a cette vision qui leur apparaît, soudain: et si c'était ma fille, si c'était ma soeur?

Par petites touches, l'auteure insuffle à ses personnages une conscience intérieure. Et, une fois racontée l'histoire dont ils sont le héros, l'héroïne, elle ajoute une petite notice biographique sur chacun d'eux. Question de savoir ce qu'ils sont devenus.

Par exemple, concernant le vieillard au bonbon, Moishe Lievbevich Finklestein: «La journée qui suivit sa rencontre avec la petite fille, il mourut de faim dans le ghetto. Il n'eut pas sa propre tombe et fut enterré avec tous les autres morts dans un grand trou.»

Je ne crois pas dévoiler un punch essentiel, franchir un interdit, en disant que les quinze notices biographiques d'Hitler et la fillette sont inventées. Les personnages, par contre, sont inspirés des souvenirs qu'a conservés de son enfance

la grand-mère de Catherine Shvets.

«Ma grand-mère était une fillette au moment de la Seconde Guerre mondiale», précise la jeune auteure à la fin de son livre. Ajoutant: «Elle doit la vie à des hommes et des femmes anonymes qui, au péril de leur vie, ont eu le courage de poser ces petits actes miraculeux qui peuvent transformer et sauver une existence.»

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Hitler et la fillette
Catherine Shvets
Flammarion Québec
Montréal, 2010,128 pages