Sur la pointe des pieds

Je me souviens d'un film de Gilles Groulx, pamphlet musical mettant en scène un capitalisme fier de l'être, joué et entonné par Joseph Rouleau de sa belle voix de basse. Il s'intitulait Au pays de Zom, et le compositeur Jacques Hétu en avait signé la musique souvent ironique, avec des choeurs, des récitatifs, ancrant son avant-garde dans un lyrisme aux racines plus anciennes. Le mariage de ses harmonies sonores avec les sarcasmes du Groulx contestataire faisait grincer ce blues du businessman de la plus délicieuse façon.

Le film a fait d'autant plus date que le cinéaste, victime en 1980 d'un grave accident de la route, devait signer avec lui sa dernière oeuvre.

En allant revoir et entendre Au pays de Zom cette semaine à la Cinérobothèque de l'ONF, j'ai tiré mon chapeau à Gilles Groulx, à Joseph Rouleau et à Jacques Hétu bien entendu, disparu à son tour il y a quelques jours.

On dit qu'un compositeur qui meurt, c'est une étoile qui tombe. Et un ciel plus noir aussi.

Son oeuvre aura pourtant traversé ma vie, ici et là par petites touches, par petites notes. La mort apporte l'accord final au concerto d'ensemble, mais également l'envie de s'y replonger davantage.

Je me souviens aussi de ses Variations opus 8 pour piano, entendues enfant, dans un enregistrement de Glenn Gould. Des sons, des voix me reviennent à la mémoire, issus de son univers à lui si polymorphe.

Soixante et onze ans, c'est jeune pour mourir quand on n'a pas tout dit. Merveilleux Jacques Hétu, qui semblait comprendre chaque instrument de façon intime, sans snober les petits ni se lasser des grands: des ondes Martenot à la voix humaine, du piano au hautbois. Toutes les cordes, même la guitare, tous les vents, même le trombone, et l'orchestre au grand complet. D'autres se cramponnaient à leurs instruments consacrés, connus par coeur en leurs moindres replis; vieilles liaisons. Lui ouvrait ses bras aux ethnies musicales obscures et aux cousins olibrius, adoptant la marimba et le vibraphone comme des stars de son club, curieux des univers étrangers, voyageur de la gamme, à la recherche du timbre qui manquait à sa collection.

Qu'il ait été le compositeur canadien le plus joué et le plus prolifique à l'étranger, tout le monde l'a rappelé cette semaine à l'heure de sa mort, faisant état des prix, des décorations si nombreuses. Mais les grands artistes ne se laissent jamais griser par les lauriers, ni par le succès d'ailleurs. D'où cette angoisse fine dans sa musique, quête sans doute d'une sonorité lointaine, jamais atteinte.

Il suffisait de fréquenter l'oeuvre de notre poète hanté, Émile Nelligan, pour voir Jacques Hétu surgir au détour, lui qui chercha tant à traduire son naufrage et ses fulgurances en musique. À 14 ans, dit-on, le compositeur en herbe tâchait déjà de mettre en musique le poème Le Vaisseau d'or et s'y cassa les dents. Mais il renoua avec le poète du carré Saint-Louis, dont l'ombre trop jeune brisée a inspiré ses oeuvres Les Abîmes du rêve, Les Illusions fanées, Le Tombeau de Nelligan, lesquelles nous ramenaient aux vers de détresse et d'espoirs engloutis.

J'aimais les correspondances tissées par Jacques Hétu entre son art et la poésie, le cinéma, le folklore, la littérature; il faisait valser de concert images, notes et mots. Mon collègue Christophe Huss saluait en lui le peintre des sons.

Cette poésie qui l'inspirait si fort soutient sa dernière création inédite, la 5e Symphonie avec choeur, inspirée du poème Liberté de Paul Éluard, qui sera montée pour la première fois le 3 mars prochain par l'Orchestre symphonique de Toronto.

«Sur l'absence sans désirs / Sur la solitude nue / Sur les marches de la mort / J'écris ton nom», lançait en 1942 Éluard en scandant: «Liberté». On sert ce mot aujourd'hui à Jacques Hétu en guise d'épitaphe, lui souhaitant de trimballer les trois syllabes avec lui. En partage avec l'essayiste Pierre Vadeboncoeur.

Car toute une vieille garde, avec son élégance d'un autre âge, jadis plus attentive à rendre un son et à défendre une cause qu'à faire briller son nom, s'éteint en nous inspirant la tristesse.

Adieu, donc, aussi, au brillant, à l'engagé, au généreux Pierre Vadeboncoeur, fou de Rimbaud, plume à son chapeau! Et à l'heure où le mot «intellectuel» est plus raillé qu'autre chose au Québec, voir disparaître un homme de cette valeur, nationaliste et syndicaliste de la première heure, en guerre active contre le matérialisme, l'inculture, c'est soupirer devant le trou béant laissé dans son sillage.

«Noblesse d'âme et dignité ne trouvent plus aucune reconnaissance extérieure», déplorait déjà en 1978 Vadeboncoeur dans Les Deux Royaumes, se sentant hors d'une modernité dont il ne pouvait pourtant pas s'abstraire.

Les yeux navrés au lendemain de son départ, c'est sa courtoisie qui revient nous hanter, cachet des grands, s'éloignant, comme celle d'Hétu, sur la pointe des pieds.