La notion de continuité

Dans un éditorial éclairant intitulé «Un cinéma de l'immaturité», à lire dans la nouvelle livraison de 24 images, en kiosque aujourd'hui (soit juste à temps pour alimenter les conversations durant les Rendez-vous du cinéma québécois), la rédactrice en chef de la revue, Marie-Claude Loiselle, s'interroge, à la lumière des décès récents de Pierre Falardeau et de Gilles Carle, sur la notion de continuité, absente selon elle dans notre cinéma, où elle constate «la quasi-inexistence [...] de films réalisés par des cinéastes d'âge mûr».

Un peu plus loin, elle évoque avec raison l'«anomalie profonde d'un système qui rejette l'idée de continuité, d'expérience, de maturité et, par conséquent, la notion d'oeuvre, occultant le fait que le travail d'un artiste n'a de sens que dans la durée».

24 images cultive depuis toujours une vision un peu paranoïaque des institutions, articulée par les cinéastes-auteurs à qui la revue, dirigée par Philippe Gajan, ouvre habituellement ses pages. Au-delà des théories de complot, il faut cependant reconnaître que les producteurs, les distributeurs et les institutions sont prisonniers d'une quête éperdue de la nouveauté et de la coqueluche du mois. Ce qui me rappelle que la chanteuse canadienne Joni Mitchell répète depuis 30 ans que les maisons de disques ne sont pas dans l'attente de son prochain disque, mais dans l'attente de la prochaine Joni Mitchell.

Le cinéma est atteint du même syndrome, qu'il soit québécois, allemand ou même français. Marie-Claude Loiselle évoque la disparition d'Éric Rohmer, qui a réalisé son dernier film à l'âge de 87 ans, soulignant à travers cet exemple et d'autres (Resnais, mais aussi Loach et De Oliveira) «qu'il y a eu et continue d'y avoir des gens, ailleurs, qui envisagent comme un privilège d'accompagner le travail des créateurs ayant atteint leur plein essor». Or le cinéma québécois produit 20 longs métrages de fiction par an. La France, dopée aux Astérix, mais sans laquelle Loach et De Oliveira n'arriveraient pas non plus à financer leurs films, en produit 220. Il y a donc plus d'espace-écran en France pour le cinéma des cinéastes matures, et suffisamment de spectateurs pour que leur travail soit perçu comme «rentable». Et comme tout part de ce mirage...

Cet éditorial admirable a éveillé en moi mille et une interrogations et envies d'argumenter, tout comme d'ailleurs le grand dossier que 24 images, dans le même numéro, consacre au cinéma d'auteur. Dans un texte intitulé «Quel avenir pour le cinéma d'auteur en salles», Damien Detcheberry et Philippe Gajan évoquent la disparition des passerelles sûres entre les différentes instances (festival-salle-télé) et invoquent l'urgence de sortir du modèle actuel, de créer des réseaux de salles distincts pour le cinéma d'auteur, afin que celui-ci trouve son public: «Le distributeur indépendant doit réaffirmer sa position en tant qu'éclaireur de la cinéphilie, découvreur de talents et prescripteur de films, affirme Detchenberry. D'où l'importance de s'extraire d'un système de mise en marché qui ne distingue pas le cinéma commercial du cinéma d'auteur.» Ce que fait déjà EyeSteelFilm, un distributeur nouveau genre (R.I.P. Manifesto, Up the Yangtze), dont la petite histoire nous est racontée quelques pages plus loin par Bruno Dequen.

Mais le travail de défrichage, rappelle le responsable des acquisitions de Fun Film dans un entretien conjoint avec la consultante Joanne Sénécal, doit aussi venir des médias. «Nous pourrions aussi bien nous demander si la réduction de l'offre n'est pas liée à une diminution de la demande», dit-il. Et à lui le dernier mot, qui sonne très juste: «Nous pourrions également observer la disparition progressive de la cinéphilie dans les médias de masse.»
4 commentaires
  • Yves Lever - Abonné 12 février 2010 08 h 29

    La cinéphilie est plus facile qu'avant

    Au Québec, cette phrase «Nous pourrions également observer la disparition progressive de la cinéphilie dans les médias de masse.» est fausse.

    Jamais n'a-t-on pu voir autant de films intéressants à la télévision. Télé-Québec, ARTV, TFO, Radio-Canada parfois, Tv5, présentent à peu près tout ce qui existe comme cinéma de répertoire, en plus de rétrospectives fort importantes comme celles, dans les dernières années, sur Satyajit Ray, François Truffaut, Ozu, de Oliveira, etc. Avec un écran large et le HD, c'est presque aussi bon qu'à la Cinémathèque.

  • André Boileau - Inscrit 12 février 2010 11 h 33

    Merci de le dire

    Je ne peux qu'être d'accord avec vos commentaires, face à la dégradation progressive du cinéma en général, incluant celui du Québec. Ça ressemble de plus en plus à certaines émissions TV quétaines qu'on nous présente de plus en plus. Les émotions à fleur de peau sont en primeur tout en délaissant graduellement le contenu de valeur. Du nivellement par le bas, quoi. Le public du Québec n'a qu'à se dire mea-culpa car c'est lui qui par sa passivité facile fait en sorte que ce phénomène puisse perdurer. (André Boileau)

  • Daniel Plante - Inscrit 12 février 2010 11 h 54

    Nuance

    @ Monsieur Lever,

    Sauf le respect que je vous dois, je crois que vous avez raison seulement parce que la programmation de TFO et TV5 est en effet remarquable dans sa sélection visant un public cinéphile.

    Quant à Télé-Québec et Radio-Canada, ces deux réseaux publics ont perdu depuis plusieurs années l'audace et le raffinement qu'ils avaient il y quelques années. C'est pourquoi la plus part de nos étudiants en cinéma téléchargent sur Internet les films d'auteur qu'ils souhaitent découvrir et délaisse graduellement la télé.

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 12 février 2010 12 h 42

    Admirable analyse de Martin Bilodeau

    Cher Martin Bilodeau, vous avez tellement raison que je ne sais pas quoi ajouter à vos propos idoines et pleins de vérités.

    Quant à moi, je me dois de dire que je compte bien combattre LE TROP-PLEIN DE VIDE ET DE SENS qui ne cesse de nous assaillir.

    BRAVO!

    JSB