Je marie mon amimoureux

Pingouins
Photo: Agence Reuters Pingouins

Lorsqu'il m'a fait une demande d'amitié officielle sur Facebook à pareille date, l'année dernière, j'ai dit oui sans me méfier. Aucun danger à batifoler de ce côté. Je tiens l'amitié en trop haute estime pour lui faire subir le sort des amours tordues, sinueuses, dramatiques, lancinantes, passionnelles, infidèles, tragicomiques ou conflictuelles qui furent mon lot jusqu'à présent.

J'ai dit oui à l'amitié virtuelle sans me douter qu'elle me fournirait mon meilleur ami, voire un mari. «C'est comme un ami que je trouverais sexy», ai-je expliqué à une amie de très longue date (35 ans) la semaine dernière.

Rien de plus délicat que d'essayer de définir ce sentiment mystérieux. L'amour est un enfant de bohème, tout le monde sait ça. Des essais pleuvent, les romans romancent, les téléséries en font leur beurre mais on ne sait trop comment cette attraction peut se muer en habitude consentie puis dégénérer en aversion mutuelle... ou pas.

Bien sûr, le «ou pas» est tout ce que ça prend pour remettre le couvert une autre fois. «Tu verras, les amours de la maturité sont les meilleures», m'avait servi une amie alors que j'étais toujours célibataire et mature, un euphémisme pour «mûre», picotée comme une banane vendue à rabais.

J'ai connu l'amour charnel (tout passe, tout casse, tout lasse), l'amour fusionnel (on ouvre la fenêtre, j'étouffe), l'amour à distance (pré-Skype), l'amour d'un soir (bonjour-bonsoir), l'amour platonique (un écrivain), l'amour névrotique (c'est pas moi, c'est lui!), l'amour paternel (il avait l'âge d'être mon grand-père), l'amour infidèle (la chair est faible, hélas!, disait-il), l'amour passionnel (de passio: torture), l'amour clandestin (il était marié), l'amour à sens unique (un comédien), l'amour avec un petit «a» (sans commentaire), l'amour miroir (je suis moi, tu es moi, mais qui sommes-nous?, et l'inverse!), l'amour de parade (quel beau couple!), l'amour à trois (non, ça non, trop compliqué).

Mais ce que je retiens de toutes ces amours embryonnaires ou incendiaires, ce sont les jeux de pouvoir, l'inégalité, l'impression de toujours perdre l'équilibre et de retomber sur mes pieds une fois en solo. Parfois je dominais, parfois j'étais dominée, mais dans les deux cas je vacillais. Et je n'ai jamais eu d'atomes crochus avec le S&M. Je ne donne pas de noms.

Un trouble limpide

«"L'amour-coup de foudre", disent certains, qui appellent ainsi la découverte d'une double faiblesse face à l'énorme aimant de la procréation; mais l'amitié-coup de foudre, elle aussi saisit le coeur surpris d'un trouble puissant, et la joue pâlit puis rougit» (Robert Graves).

J'ai connu ce trouble, celui d'une amitié qui se construit au fil des mots, vous séduit par sa limpidité, et j'ai succombé. Pour la première fois, ce trouble me permet de rester telle que je suis, de ne pas avoir à m'en défendre, de ne pas être mise sur un piédestal, de ne pas être foulée aux pieds, d'être une égale dans tous les sens du terme.

Tout comme Montaigne le disait au sujet de son amitié avec La Béotie — «Parce que c'était lui, parce que c'était moi» —, je crois que certaines relations ne s'expliquent pas autrement que par une évidence. Les autres (amis) nous renvoient leur analyse mais sans percer totalement la dynamique de ce couple qui a ses légendes (Lou Salomé et Rilke? Diane Dufresne et Richard Langevin?), simplement conscients qu'il se joue entre ces deux êtres quelque chose de fondamental, de profondément amical, de complémentaire, tissé de respect mutuel et d'admiration partagée, de destins soudés, d'intimité réciproque, une force décuplée, celle de deux ruisseaux qui descendent la même rivière et dans la même direction. «Alors, on n'est plus face à l'autre mais enfin à ses côtés. Et l'on renoue avec soi», écrit la poétesse Hélène Dorion dans son livre L'Étreinte des vents.

Ce qui différencie l'amimoureux du fuck friend, très XXIe siècle? Tout. L'amimoureux s'engage, le fuck friend, ce dérivé de l'amant dont la devise serait «don't ask, don't tell», détale comme un lapin quand il ne vous en pose pas un.

L'amimoureux est un compagnon de route dans le grand voyage de la vie, il voyage léger, vous prête son épaule complice, ne vous dicte pas la direction à suivre, prend des risques, échafaude des projets avec vous, vous assure de son soutien quoi qu'il arrive, fait sa vie. Il peut prêter un serment romantique même si c'est démodé. Il est là sans être las, tout simplement.

L'amour passe, l'amitié reste

Au Mexique, le 14 février célèbre l'amour tout autant que l'amitié. Pas étonnant qu'on associe les deux sentiments dans un pays où l'amour consiste à retrouver «sa moitié d'orange». «Comment désigner toutes les nuances, les degrés de lumière et de gris entre l'amour et l'amitié? Comment percevoir les aspérités du visible et lire jusqu'à l'invisible?», écrit encore Hélène Dorion. Plutôt inséparables, comme deux pois d'une même cosse, l'amour sans un germe d'amitié et l'amitié sans une dose d'amour sont impensables.

Je ne saurais prévoir le dénouement de cette histoire, aussi banale que merveilleuse, autrement que par un: «Ils se marièrent et n'eurent pas d'autres enfants»... Et c'est peut-être Oscar Wilde qui a raison: «L'amitié est beaucoup plus tragique que l'amour, elle dure plus longtemps.»

J'ai écrit l'an dernier à cet ami, futur mari, que je ne connaissais pas encore, combien je désirais «faire silence avec», le plus beau rivage de l'amour en ce qui me concerne.

Et si j'en parle aujourd'hui, non sans avoir conscience d'éprouver la fragilité d'un lien qui s'accommode mal du vacarme, c'est surtout pour constater que trop souvent j'ai cherché l'amour où il ne se trouvait pas. À l'extérieur de moi plutôt qu'en moi. Dans le bruit plutôt qu'en silence.

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cherejoblo@ledevoir.com

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Prêté: L'Étreinte des vents d'Hélène Dorion (pum) à mon fiancé, qui l'a lu d'une traite l'automne dernier. Ce voyage sur les rives de la rupture et de l'amour déchu nous donne à méditer des phrases profondes et touchantes, un brin de redite, mais le sujet pardonne tout. Dorion est une grande amoureuse, et pas seulement à la Saint-Valentin.

Aimé: Crazy Heart avec Jeff Bridges, un film touchant sur un chanteur country-blues qui a du coeur et très soif. J'ai adoré la trame sonore du film. Bridges est en nomination pour l'Oscar du meilleur acteur dans ce rôle, contre George Clooney dans Up in the Air de Jason Reitman (que j'ai beaucoup aimé aussi). Bridges obtient mon vote haut la main. Comme quoi la beauté n'y est pour rien, en amour...

Savouré: l'abécédaire délicieux de Stéphane Audeguy dans Petit Éloge de la douceur. Que ce soit sous Chet Baker chante, sous Couple ou sous Faire l'amour, l'auteur nous fait part de ses réflexions douces qu'il oppose à la mièvrerie, à la niaiserie, à l'infantilisme ou au consensus. Sous Pornographie de la douceur, on peut lire: «La tendresse, c'est apprendre à conjuguer le verbe Toi. Un verbe très rare, qu'il convient de chuchoter avec respect. C'est le seul verbe relationnel qu'il faut conjuguer avec le verbe "aimer" toujours au présent: Tu es aimé(e).»

Piqué: des citations dans Les Mots pour vivre l'amitié (Carré Philo, Milan). 80 citations, pensées, maximes de tous les horizons et de toutes les époques. L'amitié a toujours été un thème philosophique de prédilection pour les écrivains. Beau cadeau de Saint-Valentin.

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Ma flamme olympique vacille

Nous sommes combien à nous ficher éperdument de la monnaie de Véronique Cloutier, des timbres de la même facture, de tout ce tintouin autour du sport d'élite? Nous sommes combien à hausser les épaules devant le parcours de la flamme, à nous demander ce que Monique Giroux et Céline Galipeau iront faire là? Même L'Épicerie y est allé...

Nous sommes combien qui n'allumerons pas la télé pour la cérémonie d'ouverture et qui éteindront la radio dès qu'il sera question de médailles gagnées ou perdues, d'espoirs déçus, de commanditaires frustrés? Nous sommes combien à ne plus y croire ou à n'y avoir jamais cru, à ne pas s'identifier à ces victoires nationales où le drapeau règne en maître et la corruption en contremaître? Le seul blogue que je suivrai en espérant un miracle, c'est celui de Jean-René Dufort, dès aujourd'hui (http://vivezvancouver.radio-canada.ca/vivezvancouver/blogueJR/index.asp?id=126987).

Pendant ce temps-là, je serai en ski de fond en Gaspésie, tiens. À m'étirer les fessiers dans les Chic-Chocs, «nos» Rocheuses (comme le disait feu Falardeau), à la Traversée de la Gaspésie (TDLG) 2010. Rien d'olympique, surtout pas en ce qui me concerne: 300 kilomètres en six jours, 225 skieurs qui le font plutôt que d'en parler. Mais on ne pellette pas de neige sur le parcours et les participants n'ont pas besoin de subir de tests de dopage. La monnaie de la TDLG? Le caplan séché. Et ça pue, mais pas autant que l'autre monnaie.

www.chatelaine.com/joblo
11 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 12 février 2010 08 h 45

    Bien à vous!

    Grand bien vous fasse, chère madame, et buona fortuna!

  • Marco - Inscrit 12 février 2010 09 h 53

    On s'y retrouve... à coup sûr!

    Quels propos si judicieusement abordés! Les mots utilisés sont toujours chargés de toute l'expérience qui fut la tienne... Les lumières qui en rejaillisent, éclairent, réchauffent le coeur et guident les pas de tous ceux et celles qui sont encore confrontés à marcher, parfois en arrière ou parfois en avant!...

    Toi, charmante Josée, qui a surtout toujours su t'échapper au bon moment de ces si fascinants et merveilleux bandits des grands chemins qui ont tenté de t'assaillir, de te détrousser en usant de leurs beaux grands mots séducteurs afin de ravir ton âme et ton coeur!...

    Oui je souris présentement!...

    Et que tu puisses en parler avec une telle justesse dans les propos, avec aussi beaucoup d'humour et avec un certain détachement, aujourd'hui, témoigne d'une grande et précieuse victoire (assurément méritée), de celles qui nous encouragent à poursuivre cette quête ininterrompue devant conduire à un total affranchissement et à une absolue liberté...

    ..."Et si j'en parle aujourd'hui, non sans avoir conscience d'éprouver la fragilité d'un lien qui s'accommode mal du vacarme, c'est surtout pour constater que trop souvent j'ai cherché l'amour où il ne se trouvait pas. À l'extérieur de moi plutôt qu'en moi. Dans le bruit plutôt qu'en silence...."

    Merci du fond du coeur!!

    Bye!

  • Linda Dauphinais - Inscrit 12 février 2010 09 h 54

    Fiat Lux!

    Heureuse de voir ton bonheur s'épanouir et s'ouvrir vers l'amour toujours... J'y crois moi aussi encore mais n'ai pas encore eu la chance de trouver ma plante compagne pour cheminer ensemble... La foi est plus belle que Dieu, disait Nougaro... Et je sens que ton amour l'est tout autant...

  • Claude Daigneault - Inscrit 12 février 2010 11 h 02

    Ma chandelle olympique est morte

    Vos réflexions sur l'amour et l'amitié sont stimulantes et d'une grande justesse.

    Mais votre réaction au cirque olympique est géniale. J'ai enfin trouvé une personne qui pense exactement la même chose que moi. Y en a marre du patrioto-facisme, des dépenses folles, des drogues nouvelles qu'on ne peut retracer avant quelques mois jusqu'à ce qu'on en invente d'autres, des scènes de "braille", de la commercialisation outrancière, des athlètes qui vantent les mérites des MacDo...

    Vive le ski de fond dans les Chic-Chocs, la télé fermée, avec un bon feu de bois et du Mozart en sourdine.

    Bravo Madame

  • - Inscrite 12 février 2010 14 h 03

    L'amour existe encore

    Un magnifique texte dans lequel plusieurs se reconnaitront, ici où là.

    Il y a eu avant l'amimoureux...

    "J'ai connu l'amour charnel (tout passe, tout casse, tout lasse), l'amour fusionnel (on ouvre la fenêtre, j'étouffe), l'amour à distance (pré-Skype), l'amour d'un soir (bonjour-bonsoir), " etc.

    ...et après la rencontre de l'amimoureux...

    "J'ai écrit l'an dernier à cet ami, futur mari, que je ne connaissais pas encore, combien je désirais «faire silence avec», le plus beau rivage de l'amour en ce qui me concerne."

    Merci de nous en faire des témoins privilégiés.

    Soyez heureux!