Et puis euh - Du culot

Permettez que je vous partage une tranche de vie? Si oui, je vous confie que, vers la fin de la mi-temps du Super Bowl XLIV, dimanche soir, j'étais à la cuisine en train de me confectionner un cocktail de derrière les fagots. Je n'avais guère d'autre choix que de procéder ainsi, car le spectacle des Who m'avait mis en sérieuse soif. À cause de la nostalgie, faut croire. Même si, quand j'ai eu l'âge d'écouter de la musique de drogués, le groupe était déjà presque passé date.

À ce sujet, vous aurez peut-être remarqué que le Super Bowl fait, artistiquement, dans la personne d'expérience. Une étude en laboratoire sous la supervision d'observateurs externes nous montre en effet que, depuis 2005, les invités au spectacle de la mi-temps ont été: Paul McCartney, les Rolling Stones, Prince, Tom Petty, Bruce Springsteen et les Who. Une analyse biographique subséquente indique que le plus jeune d'entre eux était Prince, qui avait 48 ans en 2007 lorsqu'il se produisit à Miami.

Et vous connaissez la raison pour laquelle ils prennent des vieux? Parce que les jeunes ne sont pas fiables, voilà pourquoi. La dernière fois que des jeunes avaient fait la mi-temps, impossible de l'oublier, c'était au Super XXXVIII à Houston. Justin Timberlake fredonnait la mélopée en la suave compagnie de Janet Jackson lorsqu'il lui prit l'idée de manipuler le corsage d'icelle. Résultat, dysfonction vestimentaire, on visionna pendant un quart de demi-seconde une section de la poitrine de la madame, l'Amérique fut scandalisée et le Janetgate, pour ne pas employer un terme grivois qui pourrait ne pas convenir à un public influençable, était né. Ce ne sont pas des vieux qui se livreraient à pareilles facéties. Ça fait que.

Donc, je suis à me concocter une portion de mixture lorsque la deuxième demie commence. Alors même que je me chantonne virtuellement les passages les plus émouvants de Pinball Wizard, j'entends, en provenance de ma télé basse définition qui réside dans le salon, le commentateur du réseau CBS, Jim Nantz, qui élève la voix. Je prête l'oreille et perçois confusément qu'il dit quelque chose comme «les Saints ont recouvré le ballon», quoiqu'en langue anglaise. Consommation à la main, je me précipite vers le canapé en véritable imitation de simili-cuirette où, quelques minutes plus tôt, je dansais dans ma tête au son de Won't Get Fooled Again, pour capter la reprise sur ruban magnétoscopique.

Et là, bien sûr, mettez-vous à ma place, je m'attends à voir un retourneur de botté d'envoi du club Indianapolis capter le ballon quelque part aux alentours de la zone des buts, partir à courir comme un malade, se faire ramasser par un membre des unités spéciales adverses, échapper le ballon, voir à son grand dam un rival se l'approprier, etc.

Ce ne fut pas le cas. Car les Saints ont essayé, et réussi, un botté court.

On ne pensait jamais lire ça un jour, mais hé, l'inattendu est le sel iodé de la vie. On va d'ailleurs mettre le tout en italique pour souligner ce fait de société d'une importance considérable: dans une joute du Super Bowl, une équipe a effectué un botté court en guise de botté d'envoi de la deuxième demie. Vous dire, je me serais étouffé avec mon philtre si d'aventure j'en avais pris une rasade initiale, ce que je n'avais point encore eu le temps de faire, ce qui d'ailleurs n'allait pas tarder.

Il fallait quand même que l'entraîneur-chef des Saints, Sean Payton, soit drôlement culotté pour tenter pareille aventure. Le monde du football professionnel américain est épouvantablement prudent, et ceux qui vont à l'encontre des idées reçues et des tactiques établies s'exposent à d'acerbes critiques s'ils échouent. Or Payton avait déjà défié une certaine «logique» vers la fin du deuxième quart, alors que les Saints tiraient de l'arrière 10-3, en y allant pour le touché sur un quatrième jeu d'une distance d'une verge et demie plutôt qu'en se satisfaisant d'un placement.

S'il avait fallu qu'il se trompe deux fois, mesdames-messieurs, les quarts-arrières du lundi matin, ces experts de la justification après coup, se seraient déchaînés. Et sans doute quelques partisans des Saints itou.

Mais ç'a réussi, et le gars a passé pour un génie. Le truc a marqué le point tournant de la rencontre, une espèce de mélange de croisée des chemins, de carrefour de l'Histoire et de point d'orgue en condensé, genre. Les Colts m'ont paru ne jamais parvenir à s'en remettre, quoiqu'il soit ouvert à la discussion que cette perception des choses puisse avoir été imputable au cocktail susmentionné.

La Nouvelle-Orléans est donc championne, bien des années après l'anecdote racontée récemment par Archie Manning, le quart-arrière des Saints dans la décennie 1970. L'équipe était alors très mauvaise; une saison, elle présentait un dossier de 0-11 et se faisait copieusement huer par ses propres partisans lors d'un match à domicile.

L'épouse de Manning était assise dans les gradins avec ses deux fils, Cooper et Peyton, alors même qu'elle était enceinte d'Eli. À un moment donné, les garçons lui ont demandé: «Maman, est-ce qu'on peut huer nous aussi?»

Ce fut long, mais c'en valait l'attente.

***

Bon, l'heure est venue de se tourner vers Vancouver. À compter de samedi et tous les jours jusqu'à la fin des Jeux olympiques, j'aurai le plaisir de vous entretenir de choses et d'autres en direct ou presque du même salon que celui évoqué ci-haut. Les Jeux comme si vous n'y étiez pas, parce que je n'y serai pas non plus. Mais branché multiplateforme, alors là, je ne vous dis que ça.

C'est un rendez-vous, comme disait le dentiste, mais ça ne fera pas mal, promis.
1 commentaire
  • Samuel Pothier - Inscrit 13 février 2010 18 h 17

    Mémoires d'un amant lamentable

    Mes talents de conteur, ou les vôtres (on ne peut pas espérer que je me souvienne de tout ici!) égalent ceux de l'honorable Groucho Marx, père spirituel de nous tous et aussi géniteur de quelques plus chanceux.

    Nous vous félicitons et espérons vous voir porter la moustache, les sourcils, les lunettes et le cigare comme le meilleur d'entre nous tous.