Perspectives - Le maillon faible

Les hedge funds, ou fonds alternatifs, ne sont pas responsables de la crise grecque, mais ils l'ont déclenchée. Dit autrement, la spéculation sert de toile de fond à cette attaque contre la dette grecque secouant l'euro. Mais ne trouve-t-elle pas sa nourriture dans un terreau fertile?

Les médias français se déchaînent. «À peine un an après avoir sauvé les banques en y consacrant des sommes colossales, voici les États endettés attaqués par ces mêmes établissements financiers», déplorait Le Monde. «La vérité, c'est que les banquiers, après que la manne publique a renfloué leurs boutiques, se retournent contre les États et spéculent avec les hedge funds contre ceux-là mêmes qui les ont sauvés», a renchéri L'Express, qui a ajouté: «Ceux qui ont provoqué la crise financière sont furieux qu'on aide ceux qui la subissent.» Et La Tribune de surenchérir: «On a transféré aux États le surendettement de l'économie apparu avec la crise de 2007. On ne spécule plus sur les banques mais sur les États.»

La spéculation occupe une nouvelle fois le banc des accusés. Cela se vérifie. Il faut voir ce jeu de creusement d'écarts de taux et l'explosion des primes de risque, dans un volume anormalement élevé de contrats à terme et de CDS (credit default swaps) pointant un risque de défaut de la Grèce et une cassure de l'euro. Les paris sont également ouverts sur l'Espagne et le Portugal.

L'agence de notation Moody's a beau répéter que le risque de défaillance de la Grèce est très faible et que les problèmes de liquidités de ce mauvais élève de la zone euro sont exagérés; l'agence de notation Fitch a beau soutenir que le risque de contagion de la tempête grecque aux autres pays de la zone est en définitive nul, rien n'y fait.

Pour sa défense, un intervenant de l'industrie des fonds spéculatifs a répliqué que «les hedge funds ne sont pas responsables de cette situation. En revanche, il est fort probable qu'ils l'ont déclenchée, car ils appuient là où ça fait mal.» Il n'a pas tort. Car l'attaque spéculative a trouvé un terreau fertile. Elle vise le maillon faible dans une offensive sans précédent menée contre la monnaie unique depuis la création de l'euro, il y a 11 ans.

Tout a déjà été dit et écrit sur l'indiscipline de la Grèce et sur son incapacité chronique à respecter les règles du pacte de stabilité. Et on en veut encore à ce pays qui a menti sur ses données pour se joindre à l'union monétaire en 2001. Ils sont nombreux à souhaiter que cette crise force le mauvais élève à rentrer dans les rangs et à remettre de l'ordre dans sa gouvernance et ses finances publiques. Mais ils sont aussi nombreux à craindre un effet domino et une contagion aux plus faibles des 16 de la zone euro.

Et chaque secousse de l'euro vient raviver les doutes et le scepticisme à l'égard d'un système monétaire qui n'a pas fait ses preuves. La question de la viabilité d'un système faisant appel à une union monétaire sans union politique — sans même une union économique véritable — revient régulièrement à l'avant-scène. Et voir ici la Grèce se débattre dans l'austérité budgétaire sans pouvoir miser sur la contribution d'une devise dévaluée, sans véritable mécanisme d'aide au sein de la zone, vient étayer l'argumentaire des eurosceptiques.

Cette attaque spéculative vise donc également à tester l'euro. Et à rappeler qu'une étape additionnelle devra être franchie. Selon un conseiller français, «il n'y a pas de retour en arrière possible sur l'euro. Les crises sont des accélérateurs de l'histoire. Nous nous dirigeons vers un véritable gouvernement économique en Europe.» Mais, au-delà de la rhétorique, peu de choses ont été faites depuis 1999 pour effacer les inefficacités de la zone, harmoniser les lois et règlements, homogénéiser le groupe et développer le réflexe communautaire. On peut donc imaginer l'ampleur d'un chantier faisant appel à un gouvernement économique européen.

Certains voient dans cette tempête une partie de bras de fer entre les marchés financiers et les États. Pour reprendre l'idée du quotidien Le Monde, d'autres préfèrent y voir le fait que dix ans de «chacun chez soi» ont mis la monnaie unique au bord du gouffre.

C'est selon.