Théâtre - Alive and well...

Phénomène plutôt rare, deux importantes productions en anglais se sont glissées dans mon programme cette semaine. Le Michel & ti-Jean de George Rideout dont nous vous avons déjà parlé deux fois plutôt qu'une, au Centaur; et Daily Miracle de David Sherman à l'InfiniThéâtre cette petite compagnie installée dans un ancien bain municipal au beau milieu d'un quartier passionnant et que Guy Sprung tient à bout de bras depuis des années. L'occasion est toute trouvée pour prendre un peu de recul et faire le point sur ce versant des deux solitudes que nous oublions trop souvent.

Surprise! Le milieu théâtral anglophone de Montréal est vivant et va très bien, merci. Il ne s'est même jamais porté aussi bien au cours des 40 dernières années! Quatre principaux foyers de production très actifs y proposent un répertoire extrêmement varié et présent aux crises et aux redéfinitions qui agitent le monde. Ceux du Centaur et de l'InfiniThéâtre, on l'a dit, mais aussi le Segal Center (l'ancien Saidye Bronfman, près du boulevard Décarie) et le Main Line (sur la Main bien sûr) une sorte de rejeton du festival Fringe qui offre maintenant une programmation toute l'année, parfois en français, à des spectateurs majoritairement McGill-ois plus qu'enthousiastes. Tout cela sans compter le versant «international» de la programmation du Théâtre La Chapelle qui comprend une forte majorité de spectacles présentés en anglais... Résultat: un milieu extrêmement présent et de plus en plus stimulant. Chapeau! Rien de tout cela ne se laissait deviner il y a 20 ans lorsque j'ai recommencé, comme tout le monde, à regarder de l'autre côté de la clôture pour voir si nos voisins du milieu suivaient toujours.

Premières constatations; le milieu du théâtre anglophone montréalais n'est plus d'abord un musée dans lequel de vieilles dames bien intentionnées «montraient» le répertoire à des gens qui n'avaient pas la possibilité de le fréquenter en français. Ce n'est plus, non plus, une sorte de lieu de passage à la fois pour les rares compagnies «canadian» circulant à l'est de Toronto, et pour les comédiens formés ici à la National Theatre School pour vivre souvent ailleurs des carrières internationales (lire: «surtout américaines»).

On parle aujourd'hui de véritables échanges comme ceux, fréquents, entre le Tarragon Theatre de Toronto et le Centaur qui coproduisent des pièces présentées ici et à Toronto et parfois même plus loin ailleurs, au Canada. Sans compter que le Centaur semble s'être donné pour mission de faire connaître la dramaturgie québécoise; fin mars, on pourra, par exemple, y voir la version anglaise du Peintre des madones de Michel Marc Bouchard, The Madonna Painter traduite par l'infatigable Linda Gaboriau. On est très, très loin de ce simple arrêt qu'était devenu «Montreal» sur un itinéraire de tournée à la dimension du continent anglophone.

Quand on regarde encore un peu plus attentivement les programmations de ces quatre foyers de diffusion, on constate aussi de fréquents échanges avec le milieu du théâtre francophone. Cela revient régulièrement depuis quelques années au Segal sous la forme d'une même production présentée en français dans une grande compagnie. Cette année, par exemple, Une musique inquiétante de Jon Marans — que Martin Faucher met présentement en scène au Rideau Vert dans la traduction de Maryse Warda — prendra l'affiche du Segal à la mi-mars, en anglais bien sûr, sous le titre Old Wicked Songs; avec la même distribution, la même mise en scène, les mêmes décors. Notons aussi qu'au cours des dernières années, le comédien Jean Marchand, qui partage la scène avec Émile Proulx-Cloutier, a déjà évolué au Segal dans les deux langues: il s'est montré aussi convaincant en français qu'en anglais dans l'Amadeus monté par Alexandre Marine lors de la saison 2006-07.

Cette inventive diversification de la scène anglophone nous permet aussi d'entrer en contact avec les dramaturges qui forment la «résistance américaine». Ceux et celles qui tentent de regagner des parcelles d'un territoire occupé presque entièrement, chez nos voisins, par les «musicals». C'est souvent le cas à l'InfiniThéâtre qui, en plus de programmer des créations américaines, canadiennes et québécoises comme ce Daily Miracle, se voit littéralement tiré vers le haut par la frénésie de créativité pas toujours très orthodoxe qui agite la joyeuse bande du Main Line. Tout cela sans même faire allusion aux liens qui se sont tissés entre des diffuseurs d'ici et des artistes canadiens et qui unissent, par exemple, depuis longtemps l'Usine C à Daniel MacIvor, avant et après l'expérience Da Da Kamera.

On reviendra très certainement sur le sujet un peu plus tard au printemps, surtout pour voir où se situe le Fringe maintenant que le FTA a donné naissance à son Off. Mais on a déjà, à travers ce rapide survol, la preuve par A + B que le théâtre est vraiment un art vivant. Ce dont on essaie de témoigner, vous l'aurez remarqué, chaque semaine ici...


En vrac

- L'événement s'est amorcé le mois dernier et se conclura, trois semaines plus tard, samedi prochain: il s'agit de la 19e édition du Festival des rêveurs éveillés de la ville de Sevran, en banlieue parisienne. Destiné aux enfants de trois à six ans, le festival programmé par Évelyne Massoutre reçoit souvent des productions québécoises, et c'était le cas encore cette année alors qu'il accueillait le week-end dernier le remarquable Garde-robe de Joël da Silva, une production du Moulin à musique. Soulignons la présence de compagnies que l'on aimerait bien voir plus souvent de ce côté-ci de la grande mare, comme Skappa (qui présente là son In 1 & 2 qui lui a valu le Molière jeunes publics l'an dernier) et Le Fil rouge, la compagnie d'Ève Ledig, qui présente ce soir et demain son plus récent opus: Poussières d'eau. Chanceux les p'tits Français...

- À compter de ce soir et jusqu'au 13 février, le Théâtre français du CNA accueille le Woyzeck de Georg Büchner mis en scène par Brigitte Haentjens. La production de Sibyllines, que l'on avait vu créer à l'Usine C la saison dernière, met en vedette Marc Béland dans le rôle-titre et raconte l'histoire terrible d'un homme «qui s'évertue à sauver sa peau dans une société déshumanisée qui l'observe s'enfoncer», comme dit le communiqué. La production sera ensuite montrée au Théâtre de la Bordée à Québec (du 17 au 20 février) avant de revenir à l'Usine C, du 9 au 13 mars.