Le regard supérieur

Notre regard sur Haïti est d'abord marqué par la compassion et l'horreur devant l'étendue de la destruction. Si les derniers chiffres publiés à Port-au-Prince sont exacts — plus de 200 000 morts le 12 janvier dernier —, ce séisme est vraisemblablement le plus meurtrier de toute l'histoire de l'humanité, à l'exception de celui du 28 juillet 1976 dans la province du Hebei, en Chine, aux derniers jours de Mao.

Je ne compte pas le séisme de Sumatra en décembre 2004, à l'origine du fameux tsunami qui a fait 230 000 morts, mais qui avait frappé en divers endroits, à retardement, dans plusieurs pays du bassin de l'océan Indien. Cette fois-ci, l'horreur a été concentrée en un seul lieu et en un seul moment.

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C'est cette compassion mondiale devant l'énormité historique qui aide, depuis bientôt un mois, les Haïtiens à traverser l'épreuve. Et aussi, l'a-t-on assez répété, leur fameuse «résilience». Beau mot à la mode, et compliment à double tranchant.

Car cette admiration devant la résilience, cette générosité spontanée et sincère — encore renforcée au Québec par le fait qu'Haïti y est devenu, après 40 ans d'immigration, une sorte de «famille élargie» — se doublent d'un envers moins joli...

À savoir: un pessimisme radical, gros comme un dogme, sur le moyen et le long termes haïtiens, au-delà de la stricte survie et de l'humanitaire pur. Une commisération parfois doublée d'exaspération, miroir caché d'un inavouable sentiment de supériorité. Ce malaise qui s'exprime dans plusieurs reportages et commentaires, publics ou privés, devant «l'État inexistant», Haïti «trou du monde», les Haïtiens «incapables et parasites», condamnés par leur faute à tourner en rond dans leur poussière jusqu'à la fin des temps.

Concrètement, cela a donné une avalanche de critiques contre l'absence apparente de René Préval... et un scepticisme de bon aloi devant tous ces responsables étrangers qui répètent — probablement sans y croire — qu'Haïti, oui, oui, «restera maître d'oeuvre de la reconstruction»...

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Amy Wilentz, journaliste et spécialiste d'Haïti, écrivait ce week-end dans le New York Times que René Préval est sans doute le moins mauvais président dans les circonstances.

Après une visite, fin janvier, sur le territoire dévasté, elle écrit: «L'administration Préval, loin d'être brillante, n'en a pas moins eu un effet apaisant sur les vagues furieuses et destructrices de la politique haïtienne. Même si le séisme a détruit dans des proportions inimaginables, nous sommes peut-être à un grand moment de reconstruction démocratique. Il n'y a pas d'homme fort. Il n'y a pas de junte. Pas de Duvalier pour dire aux gens quoi faire. Le peuple haïtien est descendu spontanément sur le terrain et a commencé à reconstruire le pays.»

Préval le président effacé-et-pas-terriblement-efficace... un progrès pour Haïti? Oui, absolument! Ce pays a souffert, peut-être plus que tout autre, du mythe de l'homme providentiel... J'ai couvert pour Le Devoir, en décembre 1990, la première élection de Jean-Bertrand Aristide, et j'ai pu constater à quel point ce mythe du «sauveur» à l'éloquence fleurie était encore fort et — on allait le constater de nouveau — délétère...

Lorsque j'y suis retourné en 2008, à l'invitation de mon ami Georges Anglade et de sa femme, tous deux tués le 12 janvier, il n'y avait plus d'homme fort, et certes un pays toujours misérable... mais qui roulait tant bien que mal dans son existence quotidienne.

Fin 2009, les dernières nouvelles — un retour timide des rizières et des manguiers, quelques investissements hôteliers, et même des projets d'usines textiles — n'étaient pas synonymes de ce «zéro absolu» que l'on associe trop systématiquement à Haïti.

En me promenant vendredi sur YouTube, je suis tombé sur une scène de rue filmée au crépuscule par un particulier, au Champ-de-Mars de Port-au-Prince, le 1er janvier 2010: on y voyait un palais présidentiel joliment illuminé, des badauds, et quelques jeunes — pas des bourgeois, mais pourtant vêtus convenablement — qui faisaient gentiment un numéro pour la caméra. Pour un peu, on se serait cru dans un pays normal.

Dire «Haïti? Ah! mon cher, Haïti...» en levant les yeux au ciel, rappeler dans les reportages et les commentaires que les chauffeurs sont des voleurs, qu'il n'y a pas d'État haïtien, que Préval est invisible et pathétique, voilà une posture facile et confortable... mais injuste et surtout inexacte, qui ne dit pas toute l'histoire, après cette destruction aux dimensions bibliques.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelle/carnets.
4 commentaires
  • Dominic Pageau - Inscrit 8 février 2010 04 h 49

    Aristide, en 1991, a été victime d'un coup d'État

    Aristide, en 1991, a été victime d'un coup d'État, fomenté par les États-Unis, un an seulement après avoir été élu. Alors, comment voulez vous qu'il puisse avoir vraiment accompli quoi que ce soit? Après avoir été rétabli sous condition par Clinton, il a terminé son mandat.

    Parce que, selon la constitution un président ne peut pas avoir deux mandats consécutifs, Préval, un membre de la Fanmi Lavalas, parti d'Aristide a été élu au la main, Préval plus coopératif avec les institutions financières internationales comme le FMI et la BM. Son mandat fut terminé et Aristide lui a succédé, avec encore une victoire écrasante aux élections, l'élite financière de l'ile ayant boycotté les élections. Bien qu'Aristide n'écouta pas les "recommandations" du FMI, il honorait les paiements de la dette d'Haiti à ses créanciers. Malgré l'embargo décrété par Clinton en 2000, le sort d'Haiti s'améliorait, des écoles, il y en avait de plus en plus, le primaire était 100% gratuit, manuel et fourniture scolaire compris, les premiers médecins formés sur l'ile étaient sur le point d'être dimplomés.... Et prévoyait augmenté le salaire minimum à Haiti...... Coup d'État contre lui. Latortue, un pion de l'ONU a été mis à sa place, mais il a pas fait long feu. L'ONU qui occupe la place depuis le coup a laisser faire, voire même participé, aux massacres de supporteurs ou membre de la Fanmi Lavalas, on s'est repris 3 fois pour faire les élections parce que les occupants voulaient un membre des classes dirigeantes comme président, aucun n'a pu arriver à la cheville de Préval, qui n'est plus membre de la Fanmi Lavalas à cause de désaccord en particulier sur la soumission aux groupes internationaux. Préval n'a jamais été capable d'assoir son gouvernement car les ONG fournissaient les services et l'ONU la "sécurité".

    Depuis toujours on met des batons dans les roues au peuple d'Haiti, et aujourd'hui, on voudrait que j'ai confiance en L'ONU et aux USA pour leur venir en aide?

    Le documentaire Haiti un chaos interminable diffusé à RDI explique le coup d'État contre Aristide et démontre comme l'ONU fait régner l'ordre depuis.

    On peut le voir au complet ici.

    http://www.youtube.com/watch?v=0qnnl6W259M

  • Michel Gaudette - Inscrit 8 février 2010 10 h 08

    Le seul bon coup d'Aristide

    Je crois que le seul bon coup d'Aristide a été de réclamer à la France des réparations pour l'extortion historique commise par celle à l'égard d'Haiti.

    Aristide a remis en perspective historique le fait que les lourdes "réparations" exigées par la France suite à l'indépendance d'Haiti aient empêché tout développement pour ce pays. La France a honteusement ignoré cette demande.

    Alors que Sarkozy se propose d'aller en Haiti, il serait salutaire que les Haitiens refassent la même demande de réparations à la France, considérant le chaos actuel...

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 8 février 2010 13 h 11

    Surpopulation

    Le problème fondamental d´Haiti est la surpopulation (actuellement 8 millions , et doublement à tous les 25 ans), sur un territoire si exigu.

    À moyen et long terme, seul un meilleur contrôle des naissances pourrra assurrer la pérennité de ce peuple.

  • France Marcotte - Inscrite 8 février 2010 16 h 48

    Le mythe de l'homme providentiel

    La journaliste Amy Wilentz a un point de vue très étonnant sur la situation en Haïti: "Il n'y a pas d'homme fort. Il n'y a pas de junte. Pas de Duvalier pour dire aux gens quoi faire. Le peuple haïtien est descendu spontanément sur le terrain et a commencé à reconstruire le pays." C'est donc avec de l'imagination, en délaissant les lieux communs, que l'on peut regarder Haïti avec espoir. Haïti n'a pas été le seul pays à attendre un sauveur. Deviendra-t'il le modèle de ce qui peut survenir quand on n'en attend plus?