L'homme fort

Le président sri-lankais, Mahinda Rajapaksa
Photo: Agence Reuters Le président sri-lankais, Mahinda Rajapaksa

Purge dans l'armée sous le prétexte qu'il y avait complot pour assassiner le président, chasse aux sorcières dans les rangs de l'opposition, harcèlement de ceux dans la presse qui refusent d'être à sa botte... Le président Mahinda Rajapaksa, réélu il y a deux semaines au Sri Lanka, n'a pas perdu une minute pour effacer l'espoir, fragile, que l'écrasement militaire des Tigres tamouls en mai 2009, au bout de 25 ans de guerre civile, ouvrirait la porte à une vie démocratique plus saine. Qu'est-ce que l'on croyait? Qu'il allait magiquement se métamorphoser en preux démocrate? Pouvant maintenant prétendre à une légitimité électorale renouvelée, ce qui contient une nette part de mensonge, mais ce qui n'est pas tout à fait faux non plus, il a maintenant le champ libre pour asseoir à son aise sa présidence dans un pays où, précisément, l'institution présidentielle n'est pas loin d'être autocratique, face à un Parlement faible et vénal où la foire d'empoigne est la norme.

Comme si une victoire militaire pouvait constituer, à tout coup, le fin mot de l'histoire. Encore que son approche tienne d'une tendance lourde à l'échelle de la planète. En son temps, George W. Bush a longtemps pensé que sur les décombres de sa guerre contre Saddam Hussein fleurirait une démocratie comme par enchantement, avant de se rendre compte, tardivement, qu'il manquait à sa recette un ou deux ingrédients de nature plus politique et sociale. Le plus inquiétant est peut-être le fait qu'il a pu longtemps le penser parce qu'il avait l'assentiment, fût-il abstentionniste, de la plus grande partie de l'opinion publique américaine.

La légitimité électorale est une notion drôlement élastique. Rajapaksa a fait tout ce qui était en son pouvoir pour garantir sa réélection, intimidant l'opposition, mettant effrontément les ressources de l'État à son service. Avait-il besoin d'en faire autant? Les missions d'observation ont relevé des irrégularités le 26 janvier, jour du vote, et déploré le climat de violence qui a flotté sur la campagne. On a pointé du doigt la machine présidentielle pour des explosions qui ont retenti à proximité de bureaux de scrutin dans le nord et l'est du pays, là où se trouvent l'essentiel des deux millions de Tamouls, et qui étaient manifestement destinées à les décourager d'aller voter pour le candidat de l'opposition, le général Sarath Fonseka. Sa manière donne des haut-le-coeur aux milieux progressistes du pays. Et c'est sur le ton de la résignation que le chef de la commission électorale nationale a confirmé la réélection du sortant, se désolant de ne pouvoir donner l'assurance que le parti au pouvoir n'abuserait pas à nouveau des moyens dont dispose l'État pour influer sur le résultat des élections parlementaires prévues pour mars ou avril prochain...

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Rajapaksa a carrément acheté une part du vote. Son populisme et l'auréole que lui confère sa victoire sur l'intraitable mouvement d'indépendance qu'était la guérilla des Tigres tamouls ont fait le reste. Peut-on en conclure, pour autant, que les Sri-Lankais ont fait preuve, qualitativement, d'un jugement moins éclairé, ou plus ignorant des enjeux politiques de leur pays, que les électeurs des États-Unis, de la France ou du Québec? Il fallait voir les habitants de Colombo — quand nous y étions en décembre dernier — heureux, rassurés, reconnaissants de pouvoir monter dans un autobus sans avoir peur qu'un attentat suicide les fasse exploser.

Rajapaksa a reparlé, la semaine dernière, de «réconciliation nationale» avec les Tamouls, à l'occasion des célébrations de l'anniversaire de l'indépendance du pays, mais du bout des lèvres. Il n'a pas vraiment besoin d'en faire plus, il traduit l'insensibilité populaire. À la vérité, les revendications culturelles et politiques des Tamouls sont le cadet des soucis de la majorité cinghalaise et bouddhiste. Le général Fonseka, un homme par ailleurs soupçonné d'atteintes aux droits de la personne pour la façon dont il a mené la guerre contre les Tigres à titre de chef de l'armée, a bien fait des promesses d'ouverture politique à la minorité hindouiste pendant la campagne, et le bras politique des Tigres déchus lui a donné son appui, mais le fait est que l'essentiel des forces d'opposition qui le soutenaient en avaient surtout contre la corruption éhontée du régime en place et le clientélisme dont il faisait preuve — sans doute vexées aussi, en certains quartiers, de ne pas avoir reçu leur part du gâteau...

À divers degrés, chacun des présidents sri-lankais a joué, depuis l'indépendance en 1948, sur cette peur irrationnelle et ultranationaliste qui consiste à voir les 18 % de Tamouls non pas comme une minorité nationale, mais comme un loup dans la bergerie, une extension — menaçante et criarde — du Tamil Nadu indien. C'est le même sentiment que cherche à cultiver la droite hindouiste indienne chez la majorité à l'égard d'une minorité musulmane — suppôt du monde islamique et, au premier chef, du Pakistan! —, alors qu'elle ne représente que 12 % du 1,1 milliard d'Indiens.

Décentraliser le pouvoir? Faire en sorte que la justice soit plus sensible aux minorités? Réformer la police et l'armée afin qu'elles ne soient plus seulement constituées de Cinghalais? Eût-il été élu, M. Fonseka, mû par les mêmes intérêts politiques, aurait sans doute respecté la tradition. L'inconvénient, c'est que le pire des deux maux est au pouvoir.
2 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 8 février 2010 10 h 15

    Leçons occidentales

    Vous écrivez :

    « Peut-on en conclure, pour autant, que les Sri-Lankais ont fait preuve, qualitativement, d'un jugement moins éclairé, ou plus ignorant des enjeux politiques de leur pays, que les électeurs des États-Unis, de la France ou du Québec? »

    Évidemment non. Qu'aurait-on fait à leur place ?

    Nous sommes aussi au Canada et au Québec pris avec les pires des maux au pouvoir.

  • Athos - Abonné 9 février 2010 11 h 59

    Naïveté

    Vous écrivez :

    « En son temps, George W. Bush a longtemps pensé que sur les décombres de sa guerre contre Saddam Hussein fleurirait une démocratie comme par enchantement (...) »

    Je reste perplexe devant cette phrase. Croyez-vous vraiment que George W. Bush avait à coeur l'instauration d'une démocratie en Irak? On n'envahit pas un pays sans l'accord du Conseil de sécurité et on ne renverse pas un gouvernement sans vouloir mettre en place des gens qui nous sont favorables.

    Prétendre que Bush voulait implanter une réelle culture de la démocratie en Irak, c'est le discours des relationnistes de la Maison Blanche. Ça ne devrait pas être celui des journalistes. Vraiment, je reste perplexe devant votre manque de pensée critique.