Médias - Projecteur sur les médias en crise

V (l'ancien TQS) a diffusé ces deux dernières semaines un documentaire fort intéressant, On tue la une!, consacré à la crise des médias.

On appréciera le paradoxe. Ce documentaire en deux parties de type affaires publiques, qui donnait la parole à près d'une trentaine d'intervenants en tous genres, de Jean-Luc Mongrain à Bernard Descôteaux en passant par Benoît Aubin, Nathalie Collard, Patrice Roy, Jean Pagé et Esther Bégin, tout comme de jeunes journalistes et des spécialistes d'Internet et de la publicité, était diffusé sur un réseau qui a fermé ses salles des nouvelles il y a deux ans. Et qui, dans deux semaines, réduira de moitié sa seule émission d'information/affaires publiques, Dumont 360.

Par-dessus le marché, le documentaire était présenté le samedi soir à 18h, un créneau horaire mortel, sans que personne en ait entendu parler. Comme stratégie de communication, on a vu mieux!

V songe à le rediffuser, à la télévision et sur Internet. Alors, peut-être que si vous allez sur leur site Web, vous serez chanceux...

Dans le vif du sujet

Écrit et réalisé par Pierre Szalowski, le documentaire plongeait directement dans le vif du sujet. La crise des médias est maintenant chez nous, et personne ne sait ce qui en sortira, avec CanWest en faillite, les compressions à La Presse et à Radio-Canada, Le Journal de Montréal en lock-out, les salles de nouvelles de TQS disparues. Seul Le Devoir, centenaire fringant, semble s'en tirer pas trop mal.

Plusieurs intervenants font remarquer que cette crise est d'abord celle des revenus publicitaires. Ce qui explique, en partie, le calme relatif au Devoir, puisque dans ce journal la publicité n'a jamais représenté plus de 50 % des revenus, par rapport à la vente d'exemplaires et d'abonnements, alors que chez plusieurs grands titres la publicité peut représenter 70 % des revenus.

Au fil des années, les médias étaient devenus trop dépendants de la publicité, fait-on valoir. Et lorsque le secteur des petites annonces a commencé à migrer, les grands journaux n'ont pas su investir dans les entreprises de petites annonces qui poussaient comme des champignons, et qui ont maintenant déménagé sur Internet la quasi-totalité du marché.

Changements de comportement

Évidemment, la chute du marché publicitaire n'explique pas tout. La crise des médias est également liée à différents changements de comportement. Le documentaire fait d'ailleurs remonter le début de la crise chez nous à la fermeture de CKAC. Cette station, explique Pierre Bruneau, a représenté le premier grand réseau d'information au Québec (CKAC était la tête de pont du réseau Télémédia, qui s'étendait partout). Son déclin, en parallèle au déclin de la bande AM, «était annonciateur du déclin des grands médias de masse», remarque le professeur Florian Sauvageau.

Et le fait que CKAC soit maintenant une station spécialisée en sport prend valeur de symbole: les grands médias généralistes peinent à retrouver la rentabilité, alors que les médias dits de niche, que ce soient les chaînes spécialisées ou les sites Internet, s'en tirent beaucoup mieux.

Pour préserver leur avenir, les grands médias doivent cesser d'offrir la même chose. Il leur faut absolument mettre en avant de grandes enquêtes exclusives, soutient le journaliste et blogueur Michel Dumais. De la profondeur, donc, et de l'originalité.

Mais voilà, fait remarquer Jean-Luc Mongrain, les besoins sont là, mais les coûts de production montent et les revenus manquent.

Le rôle du journaliste

Le documentaire insiste beaucoup sur le fait que les médias doivent aussi faire face à une remise en question du rôle même du journaliste.

Avec les cellulaires qui peuvent capter les images sur le vif, avec les réseaux sociaux comme Twitter qui peuvent rapporter les faits instantanément, les citoyens disposent maintenant des mêmes outils technologiques que les journalistes. N'importe qui peut-il donc devenir journaliste? Sur ce sujet, le débat fait rage. «Le journalisme, c'est un métier, et cela s'apprend», fait valoir Patrick Lagacé, à l'encontre de certains blogueurs enthousiastes.

De jeunes créateurs de sites Internet s'expriment. Ce qui caractérise Internet, ce qui caractérise leur génération, disent-ils, c'est le partage de contenus, la transmission de l'information. Les jeunes font circuler les informations d'un blogue à l'autre, d'une page Facebook à l'autre, et l'achalandage amène l'achalandage.

Pour le moment, cette culture de partage de l'information semble incompatible avec la culture des médias traditionnels, qui protègent leurs exclusivités et qui refusent souvent de donner le crédit à un concurrent pour une information, sur fond de concurrence exacerbée.

Qu'Internet puisse offrir un accès gratuit au travail des journalistes et permette au public de commenter et de diffuser l'information, c'est un fait. Mais, encore là, le documentaire n'apporte pas de réponse à la question que tout le monde se pose: dans cette nouvelle culture du partage instantané et de la supposée gratuité, comment payer les journalistes pour qu'ils trouvent, valident et vérifient les informations exclusives qui feront la différence et qui alimenteront le débat public?

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pcauchon@ledevoir.com
3 commentaires
  • Maco - Abonné 8 février 2010 09 h 15

    La crise facile!

    Nous avons la crise facile. Pendant que vous vous posez de grandes et profondes questions sur ce faux débat, les grands «bonzes» continuent à prendre de mauvaises décisions.

    Cette facilité d'accès à l'information n'est pas un «calvaire» que pour les journalistes. Cet épiphénomène est insupportable, effectivement, maintenant tout le monde connaît les lois de la physique et tout le monde sait comment ça marche!

    Demandez à un médecin comment l'internet «l'irrite». Est-ce un irritant que l'information se démocratise? Non! Bien sûr! Trop longtemps l'information fut la seule propriété de ceux qui possédé (ce n'est pas seulement l'apanage des médias), eux seuls pouvais savoir. Et l'imprimerie est arrivée ... Quelle révolution! Maintenant, le savoir pouvait être diffusé. Donc, rien de nouveau jusqu'ici! Quelque siècle plus tard, il y eut le téléphone! Encore plus d'échange. Encore rien de bien nouveau jusqu'ici!

    Mais comme toute nouvelle «bébelle», on cherche plein de façon de l'exploité, comme une nouvelle épice que l'on découvre, nous avons l'envie de la mettre dans tous nos plats ... on expérimente. Et ça ne fait pas de nous des chefs!

    Ne vous en faites pas, ce n'est qu'une mode, comme le Disco! Nous avions cru que cette mode ne partirait jamais. Et pourtant.

    Concentrez-vous sur les tours de passe-passe des grands «bonzes». Alimenter le débat c'est faire le jeu de ceux qui désirent détourner notre attention.

  • Khayman - Inscrit 8 février 2010 11 h 09

    Web 2.0

    L'arrivée des nouveaux médias n'est pas une mode comme le disco. C'est une révolution semblable à celle de l'imprimerie et il va falloir faire avec.

    Les bouleversements sont partout. Dans le monde de l'enseignement, Wikipédia redéfinit l'accès au savoir et force les enseignants à revoir leurs méthodes et leur attitude. Finito le temps où des crétins, invoquant l'argument d'autorité, traitaient de crétins des étudiants qui soulevaient la possibilité que la forme du continent africain et sud-américain soient liées (allez voir « Une vérité qui dérange » d'Al Gore pour plus de détails). Aujourd'hui, l'information est tellement accessible que si vous n'êtes pas solide en classe, n'importe quel étudiant armé de son iPhone peut vous le remettre sur le nez en temps réel.

    Notre métier se transforme depuis plusieurs années d'une figure autoritaire détenant le savoir à celle d'un guide. Notre nouveau devoir est d'aider les étudiants à vérifier les sources des informations qu'ils croient détenir et de développer leur esprit critique en conséquence.

    Bref, journalistes, bienvenus dans notre monde !

  • Maco - Abonné 8 février 2010 18 h 59

    Mais si, une mode!

    Pas autre chose! La révolution dans les moyens de distribution de l'information vit le jour avec l'imprimerie! Le téléphone fut une plus grande révolution que l'internet! On pouvait faire parvenir le message «vocal» sur une très grande distance sans se déplacer. Un peu de sang-froid S.V.P.! Ce n'est pas parce que vous pouvez écrire (pas nouveau) et que le message se rend plus vite (encore là, pas nouveau). Se rend là ou la technologie se rend. Un papier, une enveloppe et un timbre c'est encore plus efficace qu'un «Twitter»! La vraie révolution n'est pas encore là. Celle qui remplacera le papier. C'est correct de chercher à faire mieux (qui est contre ça?), mais de prétendre qu'internet est LA révolution ... alors là, il faut prendre une bonne douche. Nous avons à notre disposition un nouvel outil (indéniable). Plus globalement, Internet n'est qu'un outil parmi une panoplie déjà existante qui nous permet de manipuler et de classifier l'information sous sa forme électronique. Il reste beaucoup de travail devant nous avant de croire qu'Internet sera la voie de l'avenir. Beaucoup de travail pour trouver un moyen de pérenniser l'information que nous avons déjà sous format électronique. Vos petits, petits enfants pourront-ils voir vos trois mille photos ou écouter vos mille pièces de musiques que vous avez achetées en ligne (pas de CD) dans quinze, vingt ou trente ans? Avez-vous bien fait votre copie de sauvegarde?

    En passant, regarder dehors! Que voyez-vous? Des fils dans des «poteaux» ... la vraie révolution n'a pas encore eu lieux!