L'heure des prédateurs - Va-t-on abandonner les enfants oubliés d'Haïti ?

Des enfants pris en charge par l’Unicef dans un orphelinat de Port-au-Prince
Photo: Agence Reuters Eduardo Munoz Des enfants pris en charge par l’Unicef dans un orphelinat de Port-au-Prince

Pendant que les autorités de Port-au-Prince prétendent contrôler l'adoption internationale d'orphelins haïtiens, elles se révèlent incapables de protéger des milliers d'autres enfants. Haïti comptait déjà 300 000 orphelins, et peut-être 200 000 «restavecs» placés en ménages urbains. Depuis le 12 janvier, plus d'enfants ont perdu leurs parents, sans compter les familles sinistrées qui n'ont plus de quoi pourvoir à leurs besoins.

Point n'est besoin du procès qui attend les dix Américains arrêtés à la frontière dominicaine pour comprendre qu'Haïti, déjà en proie à trop d'abus, assure moins que jamais la sécurité de ses enfants abandonnés. Le principe voulant qu'orphelins et sinistrés soient relogés dans leur pays plutôt qu'à l'étranger ne tenait guère avant le tremblement de terre. Il tient encore moins depuis.

L'absence de l'État justifie l'intervention d'organismes de secours. Mais elle ouvre aussi la porte aux prédateurs comme aux charités douteuses. Les «missionnaires» de l'Idaho détenus à Port-au-Prince, nous apprend le New York Times, ont été recrutés par une Laura Silsby, «Femme d'affaires de l'année» à Meridian en 2006, dont l'entreprise, poursuivie pour salaires impayés, s'est recyclée dans le refuge pour enfants!

D'autres groupes religieux ont, dès le 12 janvier, annoncé leur intérêt à grand renfort de bonnes intentions. Ainsi, un service catholique de Miami préparait une Operation Pierre Pan pour accueillir des enfants en Floride. En 1960, son Operation Pedro Pan en avait aéroporté 14 000 de Cuba. Leurs parents, émus par une rumeur attribuée à la CIA, craignaient que Fidel Castro ne les leur enlève.

L'UNICEF dénonce un trafic d'enfants abandonnés, qui risque de prendre plus d'ampleur dans la pagaille qui prévaut désormais en Haïti. Une police mieux pourvue pourra, certes, freiner ce trafic. Mais pendant que l'on rebâtira routes, écoles, hôpitaux et ministères, qui donc veillera sur les enfants en détresse? Les jettera-t-on tous en prison quand ils «volent» de quoi manger?

Les autorités de Port-au-Prince subventionnent, il est vrai, l'exode temporaire de milliers d'habitants de la capitale vers des villes comme Cap-Haïtien, Petit-Goâve ou les Cayes. Cette transplantation ne se fait pas, cependant, sans appréhension de part et d'autre, comme l'a constaté Agnès Gruda, envoyée spéciale de La Presse. Faute de logements suffisants dans la capitale reconstruite, certains déplacés, a reconnu la ministre Marie Laurence Lassègue, devront rester là où ils sont.

Des proies faciles

En réalité, le problème des enfants en détresse se pose partout dans le pays. La chaîne McClatchy Newspapers a fait examiner la situation par une équipe de reporters. Avant le séisme, le gouvernement n'inspectait que la moitié des 600 orphelinats reconnus; et personne ne sait combien fonctionnaient sans permis. Qui dira combien d'autres enfants risquent d'être traités comme une marchandise de marché noir?

À Delmas, un responsable de l'orphelinat du Bon Conseil, l'ecclésiastique Luc Jolicoeur, a affirmé aux journalistes qu'aucun inspecteur n'était jamais venu chez lui. Ce jeudi-là, il servait un déjeuner de céréales à 78 garçons. «Personne ne m'a rien demandé, a-t-il dit. Cela signifie que ces enfants sont oubliés.» Même les organismes d'aide ne s'entendent pas sur le nombre d'enfants qui sont en orphelinats ou en foyers de groupe.

L'UNICEF évalue leur nombre à 50 000, et Save the Children, à 380 000. Depuis le séisme, un million d'enfants seraient en situation vulnérable. Certains ont été, ici et là, recueillis par des gens de leur parenté ou des voisins, souvent en situation précaire eux aussi. Mais une foule d'autres sont laissés à eux-mêmes, proies faciles pour les gangs ou les réseaux déjà actifs dans le pays.

Ces bandes ont d'autant plus de pouvoir que les autorités sont vulnérables à la corruption. Des exploiteurs ont été poursuivis non en Haïti, mais aux États-Unis et au Canada. La police du pays en est consciente, mais manque de moyens. De prétendus orphelinats servent de couverture à des organisations criminelles exploitant des gens qui ont faim ou sont sans abri, confirme Frantz Thermilus, le chef de la police nationale.

Une brigade insuffisante

C'est par dizaines de milliers par année que l'UNICEF compte les victimes de ce trafic humain. Craignant l'opinion internationale, le gouvernement a institué une brigade pour prendre en charge de pareils cas, mais aucune loi ne permettait à ces agents de traduire les fautifs en justice. Les quelque 20 membres de la brigade n'avaient même pas de véhicule pour rivaliser avec les criminels.

L'UNICEF aura beau enregistrer les noms de milliers d'enfants, un travail qui prendra des mois sinon plus d'une année, il faudra davantage pour protéger, entre-temps, ce petit peuple sans voix, qui compte pour près du tiers de la population. Autrement, si aucune institution ne les prend en charge, toute une industrie sans scrupules le fera.

Le Globe and Mail citait récemment Thérèse Maurice, une grand-mère de 61 ans, en train de faire cuire de quoi nourrir ses cinq petits-enfants (sa tente abrite aussi quatre adultes). Les «donneriez-vous?», lui a-t-on demandé. «Bien sûr, a-t-elle répondu. Les enfants ont déjà assez souffert.»

Ce n'est pas l'amour de leurs enfants qui manque aux habitants d'Haïti quand ils les offrent à qui veut bien les sauver. C'est la dérobade d'une classe aisée qui n'a d'honneur national que le mot, et une politique internationale dépassée de pays qui n'osent affronter, quand ils le pourraient, une vraie tragédie humanitaire.

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redaction@ledevoir.com

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
3 commentaires
  • Michel Gaudette - Inscrit 8 février 2010 14 h 34

    La sous-culture religieuse québécoise

    Décidément, ce Leclerc n'en manque pas une quand il s'agit d'écorcher les chrétiens évangéliques américains.

    En tant que fils de la Réforme, je suis lassé de l'absence d'objectvité de ce chrpniquer à chaque fois qu'il aborde les églises issues de la Réformes (protestante).

    Dans sa chronique de ce jour, il parle avec mépris des "missionnaires" (les guillemets sont de lui) qui sont poursuivis en Haiti pour rapt d'enfants et qui seraient associés à une femme d'affaires poursuivie en justice pour salaires non-payés et recyclée dans le refuge pour enfants !!!???!!!

    C'est ce que j'appelle la sous-culture religieuse des Québécois incapables d'aborder le phénomème religieux non-catholique avec objectivité en regardant tout avec des lunettes cathos.

    Pas étonnant, l'inconscient collectif religieux des Québécois est fortement imprégné du catholicisme. A partir de cet inconscient, on y ressent que les Québécois sont habités de ce syndrome du "méchant protestant" que les clercs catholiques ont inculqué dans la tête des catholiques d'ici depuis des générations.

    Pour en terminer avec ce monsieur Leclerc, j'ai une quesgtion pour lui :

    Existe-t-il un seul procureur sur cette planète capable de prouver les intentions criminelles de ces "missionnaires" ?
    Alors....

  • Robert Aird - Abonné 12 février 2010 11 h 47

    Leclerc objectif

    M. Leclerc est aussi critique envers le Vatican et les defaillances du catholicisme qu'envers ces Jesus freaks et Born Again Christian.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 16 février 2010 11 h 17

    Surpopulation

    Le problème fondamental d´Haiti est la surpopulation (actuellement 8 millions , et doublement à tous les 25 ans), sur un territoire si exigu.

    À moyen et long terme, seul un meilleur contrôle des naissances pourrra assurrer la pérennité de ce peuple.