Perspectives - Tous Grecs

La Grèce ne sera pas la seule, en Europe, ni ailleurs dans le monde, à être aux prises avec une crise de ses finances publiques au cours des prochaines années.

L'ampleur des malheurs qui accablent la Grèce a éclaté au grand jour, la semaine dernière, lorsque le pays a été virtuellement placé sous tutelle par les autorités européennes. Pris en chasse par des investisseurs qui exigeaient des primes de plus en plus élevées pour accepter de financer sa dette abyssale, son gouvernement n'a eu d'autre choix que de présenter un plan de redressement radical de ses finances publiques visant à ramener son déficit budgétaire de l'équivalent de 12,7 % du produit intérieur brut (PIB) à 2,8 % en seulement trois ans.

Pour atteindre cet objectif complètement fou, le nouveau premier ministre socialiste, Georges Papandréou, s'est engagé à faire tout ce qu'il avait promis de ne pas faire lors de la campagne électorale, c'est-à-dire réduire les dépenses des ministères, geler les salaires et l'embauche des fonctionnaires, augmenter les taxes et repousser l'âge minimal de la retraite. Qui plus est, il devra faire rapport de la situation tous les deux mois aux autorités européennes et adopter sur-le-champ de nouvelles mesures d'austérité si son pays donne le moindre signe de rater ses cibles.

Entre-temps, les 26 autres pays de l'Union européenne devront probablement trouver une façon de contourner leurs propres règles afin de pouvoir aider financièrement leur camarade en difficulté. On voudrait s'éviter l'humiliation de le voir contraint de demander du secours extérieur, auprès du Fonds monétaire international (FMI) par exemple, ou pire encore, qu'il soit forcé d'abandonner l'euro.

Le sujet sera sans aucun doute au centre des discussions à la rencontre, jeudi, à Bruxelles, des chefs de gouvernement européens. On en entendra redire que ce n'est pas leur problème, que la loi est dure mais que c'est la loi, et que les Grecs savaient depuis le début qu'ils devaient garder leurs déficits annuels sous la barre des 3 % du PIB et leur dette totale sous les 60 %. On en entendra d'autres répéter qu'ils l'avaient bien dit qu'une union économique et monétaire entre des pays aussi disparates ne pouvait pas fonctionner sans une forme ou l'autre d'union politique et fiscale.

Il ne fait pas de doute que la Grèce vivait depuis longtemps au-dessus de ses moyens. Depuis son admission dans la zone euro en 2001, son gouvernement n'a eu qu'un seul budget non déficitaire (en 2003), et ce, même si l'on exclut les paiements qu'il devait faire sur sa dette qui s'élève aujourd'hui à 113 % du PIB. En fait, la seule façon qu'il avait de présenter des bilans à peu près convenables était de tripoter ses chiffres.

L'ennui est que la Grèce n'est pas le seul pays européen à avoir négligé l'état de ses finances publiques et à se retrouver aujourd'hui en sérieuse difficulté. L'Espagne, le Portugal et l'Italie se sont rapidement retrouvés eux aussi sous le feu des marchés financiers, la semaine dernière. Les mauvaises langues ont même trouvé des surnoms pour ces pays du pourtour méditerranéen accusés de se l'être coulé douce: le «Club Med», et les «PIGS» (pour Portugal, Italie, Grèce et Espagne en anglais). Mais pour être justes, les Européens devraient aussi ajouter à cette liste l'Irlande et le Royaume-Uni, même si ce dernier n'est pas dans la zone euro.

En fait, il y a plusieurs autres pays dans le monde dont les déficits et le niveau d'endettement sont devenus sérieusement problématiques et qui se demandent bien comment ils feront pour retrouver l'équilibre. C'est même le cas de presque tous les pays développés, l'OCDE prévoyant cette année chez ses membres un déficit moyen de 8,3 % du PIB et une dette totale de presque 100 %.

Tout cela n'est évidemment pas seulement le fait de la négligence des gouvernements. Il y a aussi eu celle des acteurs financiers dont le recours inconsidéré au crédit (qu'ils appellent levier) a largement contribué à plonger le monde dans la crise économique que l'on sait. Ces mêmes acteurs financiers qui mènent aujourd'hui la vie dure à la Grèce, et qui ont forcé depuis deux ans les pouvoirs publics à s'endetter jusqu'aux oreilles pour voler à leur secours et porter l'économie à bout de bras.

Le fait que l'on se retrouve en difficulté par la faute des autres n'est pas une raison pour ne pas remettre ses finances en ordre. En Europe, ce défi nécessitera la délicate recherche de nouveaux compromis avec de puissants pays comme l'Allemagne, qui font actuellement porter une grande part de leur croissance économique sur leurs exportations chez des voisins croulant sous le déficit de leurs comptes courants. Au niveau mondial, c'est entre les économies émergentes et les pays développés que sévit un tel déséquilibre économique, et il ne sera pas plus facile à réduire. Plusieurs pays développés devront faire tout cela alors que la crise a détruit une partie de leur potentiel de croissance à court et moyen termes et que leurs populations se font vieillissantes.

Parlant de populations, les gouvernements devront aussi trouver le moyen de les mettre dans le coup, sans quoi tout cela risque de très mal se passer. «Nous devons changer ou sombrer», dit aujourd'hui aux Grecs leur premier ministre, Georges Papandréou. Connus dans toute l'Europe pour leur défense opiniâtre de leurs acquis et leur propension à prendre la rue si nécessaire, ses concitoyens donnent des signes qu'ils se laissent convaincre. Abonnés aux grèves et aux manifestations de toutes sortes, les agriculteurs grecs ont même levé vendredi la plupart des barrages routiers qu'ils avaient érigés vingt jours plus tôt pour réclamer le relèvement des prix et des subventions dans leur secteur.

Leur action ne devait toutefois être que le début d'une série de grèves générales programmées ce mois-ci. Alors, on verra. En Grèce, comme ailleurs.