Le monde malade du tourisme

Photo: Agence Reuters Miguel A. Baez

Les professionnels aisés en raffolent. Le public de La Poule aux oeufs d'or et du Banquier aussi. Tous, quand on leur demande de quoi ils rêvent, répondent: de voyages! Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que le tourisme soit devenu, devant même l'agroalimentaire, l'armement et la pétrochimie, la première activité économique mondiale. Faut-il s'en réjouir? Ce n'est pas sûr du tout.

Dans un attendu Manuel de l'antitourisme, le sociologue et anthropologue français Rodolphe Christin, qui se définit lui-même comme un «voyageur dans l'âme», qualifie le touriste de «marginal destructeur». Le tourisme, écrit-il, n'est pratiqué que par 3,5 % de la population mondiale et, en ce sens, «est le luxe d'une minorité dont l'impact concerne une majorité, parce que cette minorité tente d'aller partout et que partout on cherche à attirer son pouvoir d'achat». S'il fallait, d'ailleurs, que cette activité se démocratise vraiment à l'échelle de la planète, le monde ne pourrait la supporter, tant il est vrai que le développement qu'elle engendre s'accompagne de multiples «massacres des sites à des fins d'aménagement» (le tsunami en Asie du Sud-Est ne fut pas si dévastateur pour rien) et d'une intense pollution. Tel est le paradoxe: «le touriste déclare son amour à cette planète qu'il visite dans ses moindres recoins et, ce faisant, il contribue à l'épuiser impitoyablement».

Qui, pourtant, ose critiquer ce culte du voyage? Quand il m'arrive de le faire — je dois ici avouer au lecteur que je suis de ces énergumènes qui s'opposent radicalement à la messe touristique —, mes envolées sont accueillies comme des bizarreries de contradicteur de mauvaise foi. Pourtant, lance Christin, «quand le déploiement touristique exige qu'on se pâme systématiquement devant lui, et chaque fois obtient ce qu'il veut, il convient d'émettre une critique, de faire un peu de bruit, de tousser par politesse devant la porte avant de cogner sur la machine, tant elle nivelle le monde au nom du développement».

C'est un peu contre lui-même que Christin livre cette critique. C'est tout à son honneur. Le sociologue, en effet, aime le voyage, qu'il s'efforce de distinguer du tourisme. Il évoque «l'imaginaire du voyage initiatique, transformateur de soi et découvreur d'univers», lie l'art du voyage à une «intensification de la vie» et le qualifie de véritable «clé de l'enfance de la vie». Or, est-il obligé de constater, le voyageur en quête de «l'ailleurs authentique» ne peut maintenant échapper à ses semblables, qui «sont partout, lui renvoyant sa propre image, même au bout du monde».

Le sport du magasinage

Pour sauver la face, le voyageur qui se veut éthique se décrète «pas comme les autres». Il affecte de mépriser le touriste (c'est pas moi, c'est lui), justifie parfois ses voyages en s'en faisant un raconteur professionnel dans des «carnets», un genre qui pullule, ou joue les aristos de la découverte en courant les sites vierges, qui deviennent ainsi, comme les autres, victimes de la «mondophagie touristique». «Pareil snobisme n'est que superficiel et vain», est forcé de conclure Christin. «Désormais, ajoute-t-il, il y a parfois du voyage dans nos tourismes et toujours du tourisme dans nos voyages.» Dans Le Devoir du 12 décembre 2009, par exemple, Diane Précourt illustrait, statistiques à l'appui, que «le sport universel des touristes» est... le magasinage! Et dire que c'est cela qu'on propose de plus en plus, dans nos écoles, comme activité culturelle de luxe!

Plus le voyageur entre en contact avec l'ailleurs, moins cet ailleurs en est un. Partout, sous l'effet de cette «consommation de la planète à des fins de divertissement», les espaces deviennent balisés, standardisés. Soumises au développement touristique qui prend la forme d'un «management du monde», les identités qu'on chante sont laminées et folklorisées. «C'est étonnant, remarque Christin, comme la quête touristique du terroir et de ses produits a lieu au moment où il devient de plus en plus difficile pour les "autochtones" de vivre dudit terroir.» Un semblable paradoxe caractérise le comportement des amants de la nature qui se déplacent en voiture vers les lieux convoités. «Ce faisant, explique le sociologue, ils contribuent à éloigner le plaisir de l'air pur et du calme de leur quotidien, pollué par les voitures qu'ils conduisent pour avaler les distances qui les éloignent de... l'air pur et du calme.»

La nécessité du voyage

La prégnance contemporaine de cette «nécessité vitale de partir interroge la qualité de notre vie quotidienne», note justement Christin. Cette dernière, en effet, du point de vue du touriste, doit être bien plate et pleine de manques pour qu'on en vienne à considérer n'importe quel ailleurs comme la vraie vie, comme l'envers désiré de cette non-vie qu'on ne supporte qu'en attendant les quelques semaines annuelles de libération. «Que faire de nos existences pour que ce que nous allons chercher ailleurs soit trouvable ici, dans le voyage de la vie qui nous a été donnée à la naissance?», lance Christin dans un troublant appel.

Le sociologue, en fin de parcours, tente de sauver l'esprit du voyage en proposant quelques pistes à emprunter pour une exploration discrète du monde. Lui-même, par exemple, selon ce que m'en rapporte son éditeur, avoue voyager de plus en plus, mais de moins en moins loin, c'est-à-dire qu'il ne prend plus l'avion. Il oublie de dire, toutefois, qu'on peut passionnément aimer le monde et sa diversité et les découvrir, les explorer autrement. Par la littérature, la philosophie, les arts, le cinéma, la musique, le journalisme, qui sont les voies royales de la rencontre de l'Autre et qui se vivent pleinement au quotidien, sans effets pervers.

Polémique mais non sans une certaine délicatesse, ce Manuel de l'antitourisme sera une épreuve pour les voyageurs sûrs de leur fait. C'est pour ça qu'il est nécessaire.

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Manuel de l'antitourisme
Rodolphe Christin
Écosociété
Montréal, 2010, 108 pages

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